Il vente dans les arbres comme dans ma tête. La tempête bouscule mon humeur, mon regard, arrache les feuilles comme elle arrache mes certitudes. Et pourtant, la lune est là, lumineuse, décroissante, fidèle au paysage, fidèle à moi, quoi qu’il arrive au-dessus de nos têtes. Il est temps pour moi de poser par écrit mes tourments du moment.

Entre un travail non rémunéré mais très gai — stagiaire, dans le cadre de ma formation — dans un écrin de verdure magnifique, entre mes rêves hachés de souvenirs cauchemardesques, il y a la vie. Et la mort. La tante de mon compagnon est décédée. Une maison à vider, à nettoyer, à réparer. Des jours de repos à mettre de côté. Assurer une présence, un réconfort. Un autre, toujours. Soutenir mon compagnon. Et puis, une question : entre nous deux, lequel retrouvera un travail épanouissant, valorisant, encourageant en premier ? Le ciel, au-dessus de moi, ne répond pas. Il gronde.

Et puis, hier, une balade. Entre les averses, sous la pluie, le plaisir s’est glissé. Une balade naturaliste, avec une amie, une collègue, un bonheur. Tête baissée, nez au sol, quatre yeux ne sont pas assez pour s’émerveiller des êtres minuscules qui croisent notre chemin. Les nuages filaient bas, gris, pressés, mais les papillons, eux, prenaient tout leur temps : les premiers repérés, colorés, leur vol nous effleure. Le ciel tirait la tête, nous tirions le nez vers le bas.

Attentives, à l’arrêt, on scrute le sol brûlé par les canicules de l’été : des fourmis noires, des rouges, des noires et rouges, des noires et blanches, nous montrent le chemin. Des perce-oreilles se faufilent dans la terre, à l’abri de notre regard, mais ils n’y échappent pas, on les voit, on essaie de les prendre en photo. Il pleuvait par intermittence sur nos épaules ; il n’a jamais plu sur notre curiosité.

Quel bonheur, quel plaisir d’être avec cette amie. On avance, on s’émerveille, on s’arrête, on identifie, autant l’une que l’autre. Elle voit des minuscules que je ne vois pas : là-bas, regarde, une libellule ; pendant que moi je discerne des araignées immobiles. Elle me montre, je regarde, on essaie, ensemble, d’identifier, et on prend quelques photos pour immortaliser cette balade, ces nombreuses observations. Je faisais déjà ça toute seule, mais c’est la première fois que je peux contempler et m’arrêter devant des êtres si petits sans que l’on me presse d’avancer, car « on n’a pas toute la journée ». Le vent, lui, pressait les branches au-dessus de nous. Nous, nous ne pressions rien.

Et puis, elle la voit, elle me la montre. On la photographie sous toutes les coutures, enfin, on essaie : une grande sauterelle verte, adulte, à qui il manque une bonne partie d’une longue antenne. C’est elle qui l’a vue. Elle a l’œil, mon amie !

Plus loin, je vois une punaise mauve. Quand mon amie arrive près de moi, hop, elles sont deux. Clic-clac, on fait des photos, et moi, je passe les amis à six ou huit pattes dans l’application ObsIdentify pour tenter d’identifier plus précisément chaque arthropode croisé. Et quand on regarde bien, dans la fleur séchée où se trouvent les punaises, il y a un, deux, trois autres perce-oreilles ! En fait, il y en a plein à l’intérieur de ces faux amis des papillons, les Buddleia — ennemis pour les papillons, mais excellents abris pour ces insectes bruns et orange.

Une minuscule araignée blanche est surprise… et si je suis le trajet qu’elle prend, je découvre qu’elle rejoint sa maman (ou son papa ? mais je crois que chez les araignées, ce sont les mamans qui s’occupent des bébés). Une boule blanche est là, à moitié dissimulée sous une feuille — un petit refuge, comme celui que je cherche parfois moi-même sous mes propres nuages.

Tout au long de notre balade, on croise des Gendarmes, ces punaises noires et rouges, ou rouges et noires. Nombreux, vraiment très, très nombreux. Au sol, quand je m’accroupis, je vois une petite « crotte » noire et luisante : un bébé limace ! À y regarder de plus près, ils sont plusieurs. Un étrange papillon jaune et blanc m’intrigue : ailes supérieures blanches, inférieures jaunes. Je n’en avais encore jamais vu de tel. Puis il passe devant moi et se pose à deux ou trois mètres : ils sont deux, accrochés l’un à l’autre par l’extrémité de l’abdomen. Voir des punaises, des Gendarmes, ou même des demoiselles ainsi accrochées, c’est commun. Mais pour des papillons, c’était une première, pour moi, et pour mon amie.

Entre tous ces arthropodes observés, mon amie m’informe sur les différentes espèces d’arbres et de végétaux du site. Sa formation d’Interprète Nature et Environnement, deuxième et dernière année en cours, lui est bien utile. Elle identifie aisément certaines fleurs, repère facilement les trous dans le sol causés par des abeilles sauvages ou solitaires, remarque les nouvelles pousses, reconnaît et distingue différentes fleurs sauvages. Elle m’impressionne. Et moi, à ses côtés, je passe un moment magnifique — un moment où le ciel, au-dessus, pouvait bien faire ce qu’il voulait.

Un peu avant la fin de la balade, on « coince » sur une araignée. ObsIdentify propose une espèce ; Bing, l’intelligence artificielle, en propose une autre. À vingt ou trente centimètres du sol, elle est difficile à photographier. Je n’ai pas mon gros appareil avec le mode macro, mais le GSM de mon amie fait de meilleures photos que le mien. On ne saura pas exactement le petit nom de cette araignée — j’irai chercher dans la clé de détermination, à la librairie où je fais mon stage. C’est pratique, non ?

Malgré la météo capricieuse du jour — pluie, vent, soleil en alternance, et pour finir de grosses averses, avec une température avoisinant les 19 à 20 degrés —, nous avons continué notre exploration des minuscules jusqu’à ce que la grosse pluie nous interdise de poursuivre, nous trempant comme une soupe. J’ai passé un peu plus de deux heures comme dans un autre monde. J’en ai oublié le temps, les soucis, ma fatigue, ma tristesse.

Le ciel, ce jour-là, n’a jamais vraiment choisi entre gris et lumière. Moi non plus, ces derniers temps. Mais l’observation du vivant m’a toujours boostée, et m’a permis de ne pas m’enfoncer davantage dans mes idées moroses.

Merci Marie !


En savoir plus sur Écrimagine

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Avatar de ecrimagine

Published by

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Écrimagine

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture