Depuis la naissance de ma fille, il y a plus de vingt ans, mon odorat s’est développé. Une hyperosmie, comme on dit : je sens toutes les odeurs, très vite, très fort. Pratique quand on a un bébé à la maison, l’odeur d’un lange plein m’arrive immédiatement aux narines, même deux pièces plus loin ! Pratique aussi pour détecter la nourriture avariée avant tout le monde, ou la pisse de chat, même castré (pire s’il ne l’est pas, croyez-en mon expérience), sentie avant même d’avoir vu le coupable. Le vomi caché sous le fauteuil, la souris morte derrière un meuble… je sens, je sens, toujours.

C’est pratique, ou pas. Ça m’incommode vite, et c’est toujours moi qui hérite de la corvée nettoyage dès qu’il y a une pisse de chat ou un vomi dissimulé quelque part. Mais hier soir, j’ai découvert que ce super-pouvoir (ou pas) pouvait aussi servir ma passion dans l’identification des invisibles : insectes, araignées et autres petites bêtes.

Je lisais tranquillement au salon, dans le fauteuil, sous la fenêtre grand ouverte, profitant des derniers instants de fraîcheur avant la nouvelle vague de canicule. Un bzzzz est arrivé. Rien d’inhabituel, j’ai deux arbres devant les fenêtres. Mais l’insecte volant, cette fois, semblait être entré dans le salon. Le bourdonnement s’est arrêté : il venait de se poser, quelque part, où je ne le voyais pas.

J’ai regardé mon chat pot-de-colle (Minos, aussi appelé « Gros bébé »). Il dormait. Il ne dormait plus. Yeux grands ouverts, pupilles dilatées, queue en pleine activité : il avait compris ce que je soupçonnais et il avait repéré la bestiole avant moi. J’ai suivi son regard comme on suit un fil invisible tendu entre sa tête et…. l’insecte qui s’est aussitôt envolé. Malgré les deux fenêtres grandes ouvertes, il s’entêtait à rester à l’intérieur. Des bêtes, il y en a partout, même chez les animaux, ça arrive.

Jaune et noir. D’assez belle taille. J’ai d’abord pensé à un bourdon Mais son vol était différent Peut-être était-il blessé ? Je l’ai enfin repéré, caché derrière une boîte en carton. Je suis allée chercher mon attrape-insecte, car il n’était pas question de risquer une piqûre involontaire.

Le bzzzz est sorti de sa cachette. Ce n’était pas un bourdon. Un frelon, alors ? Eh merde, j’ai une peur bleue de ces insectes depuis une piqûre de guêpe dans mon enfance. Mais… mais non ! Ce n’est pas un frelon non plus : son dos et ses élytres étaient parfaitement lisses. Qu’est-ce que c’était que ça ?

J’ai aussitôt pensé à mon beau-père qui, en vacances, m’avait envoyé la photo d’un insecte lui ressemblant. Pour identification. Je crois qu’il s’agissait du même. Je ne pensais pas qu’il piquait, c’était plutôt un gros coléoptère, mais par précaution, et parce que son bourdonnement continu me donnait la chair de poule, j’ai décidé de le capturer pour le photographier, avant de le relâcher.

Hop ! Il est dans la boîte transparente. Clic, clic, photos floues, il n’arrêtait pas de bouger. L’application ObsIdentify a quand même réussi à l’identifier. J’ai tenté d’autres photos, hors application, mais après trois ou quatre reprises plutôt ratées, j’ai abandonné.

Et c’est au moment de le relâcher qeu je l’ai sentie : une odeur pestilentielle. Beurk ! J’ai d’abord pensé à un chat qui aurait vomi, ou pire côté odeur, que ses intestins se soient lâchés sous le fauteuil. J’ai regardé mon gros bébé Minos, revenu de chez la vétérinaire cette après-midi là. Une épreuve terrible pour lui : transpiration des coussinets, tachycardie, queue entre les pattes, ventre au sol puis réfugié – complètement caché – sous sa couverture dans la caisse de transport. Il y était allé pour vérifier ses plaies après une bagarre nocturne, dont j’avais repéré un ganglion inflammatoire. Ça ne m’aurait pas étonnée qu’il se soulage une fois rentré, en sécurité. Mais quand même, ça faisait plus de quatre heures…

Alors, reniflant comme un chien pisteur, j’ai cherché la source de cette puanteur. Tiens, on aurait dit que ça venait de la fenêtre, du rebord ? J’ai bougé, l’attrape-insecte toujours à la main, le coléoptère toujours dedans. Et là, j’ai approché mon nez du piège. Beurk ! Beurk ! Beurk ! C’était bien de là que ça venait.

Trois hypothèses se sont bousculées dans ma tête :
1) un autre insecte, déjà mort, aurait pu se trouver dans la boîte
2) le coléoptère aurait pu cracher une substance défensive dans l’espoir de me faire fuire
3) c’était lui-même, la bestiole, qui puait

Je l’ai relâché aussitôt, puis j’ai plongé l’attrape-insecte dans un grand bocal d’eau savonneuse, où je l’ai laissé trempé toute la nuit.

Une fois remis de mes émotions olfactives, j’ai cherché le nom de la bestiole. Je ne l’ai pas retenu, mais j’ai compris qu’il s’agissait d’un nécrophage : un insecte qui se nourrit de cadavres, d’animaux morts, de charognes. Un nettoyeur bien utile.

Deux réflexions m’ont aussitôt traversées :
1) ce parfum de mort qu’il dégageait était donc tout à fait normal
2) sa présence signifiait qu’un animal était mort quelque part près de la maison

Hum, mon odorat surdéveloppé, je crois que je vais finir par l’aimer. Ha ! Ha !


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