Small dog barking on sidewalk with colorful swirling sound waves showing barking and growling sounds

Wouah ! Wouah ! Wouah !

21h30, c’est l’heure d’aller au lit. D’abord lire. Un roman, un conte, une nouvelle, tout est bon, pourvu qu’il s’agisse d’une fiction. Feel good comme on dit, romance, policier, thriller (moins ces derniers temps), jeunesse, fantastique, humour, légendes orientales… L’imaginaire, c’est mon somnifère naturel, garanti sans trop d’effets secondaires. Parfois, il me sert d’insomnie aussi. Parfois, il m’empêche d’aller dormir trop tôt. Parfois aussi, il m’assomme. Souvent, trente minutes après m’être plongée dans un univers différent du mien, je m’endors paisiblement, rapidement.

Nous étions mardi. Mardi soir, 21h30. Je lis un chapitre de Tata, le dernier livre de Valérie Perrin. J’ai adoré son premier livre, Les Oubliés du dimanche. J’ai beaucoup aimé Changer l’eau des fleurs. J’ai apprécié Trois. Et pour une fois, sans le faire exprès, j’ai acheté le format poche. Pour le savourer, je dois mettre mes lunettes.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Quand ce n’est pas le grand chien d’en face, c’est le tout petit d’à côté. Autant j’aime les animaux, autant je déteste les chiens qui aboient sans cesse, surtout quand je veux dormir.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Il n’aboie pas souvent, mais quand il le fait, ça m’énerve. Sa voix est aiguë, brève, criarde. Les trente minutes de lecture m’ont paru s’allonger jusqu’à soixante. Lire une phrase, être interrompue par le petit chien, reprendre la phrase. Relire la précédente, car je ne sais plus très bien où j’en suis. Avancer un peu. Être à nouveau interrompue. Zut ! Zut ! Zut !

Mon agacement monte vite dans ces cas-là. On dort avec les fenêtres légèrement ouvertes. J’entends très bien le petit chien. Trop bien ? Serait-il passé sous la clôture pour entrer dans notre jardin, comme c’est déjà arrivé ? Bien sûr, dans ce cas-là, toujours, il ne sait pas sortir en reprenant le chemin qu’il a emprunté pour s’introduire en douce dans notre jardin sauvage !

Alors, zou, je mets gilet et pantoufles, je râle et rouspète, et je descends les escaliers pour aller vérifier. Une main sur la rampe, l’autre qui masse ma fesse droite (tendinite du moyen fessier, si ! si ! véridique, ça ne s’invente pas), comme si mon lumbago ne suffisait pas. Ah oui, je remets aussi mon écharpe, car j’ai attrapé froid. Un torticolis me tient raide depuis la veille au matin. Je suis mal foutue, j’vous jure !

Crac ! Crac ! Crac ! Ça, ce sont mes genoux qui craquent. Fissures profondes dans les cartilages. Et sans doute un problème au ménisque, mais ça, c’est une autre histoire.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Je remonte dans ma chambre. Je ne désencolère pas. La bestiole est bien chez elle. J’hésite à aller sonner chez ma voisine.

22h. Wouah ! Wouah ! Wouah !

J’y vais, je n’en peux plus. Ce cri me tape sur le système nerveux. Je ne vais pas réussir à m’endormir. Mon somnifère n’est pas assez puissant. Ah tiens, peut-être que je pourrais en donner à c’t animal ? Un coup de livre sur la caboche, ça le mettrait K.O. pour un temps. Le temps de m’endormir. Bon, je suis contre la maltraitance animale, alors je peux penser ce que je veux, je n’en ferai rien.

Je remets mon écharpe, mon gilet et mes pantoufles, et je m’en vais sonner chez la voisine. Je remarque que sa voiture n’est pas là. Mais peut-être qu’un des enfants — tous adultes — est présent ?

Dring ! Dring ! Dring !

Wouahwouahwouahwouah ! Wouah ! Wouahwouahwouahwouah !

Oui, il m’a bien entendue. Lui. J’attends. Dix secondes. Vingt. Trente. Une minute. Trois minutes.

Driiiing ! Driiiiing ! Driiiiiing !

Boum, paf, boum, badaboum ! Le petit chien est devant moi. Il a dévalé l’escalier comme une fusée, ou comme un boulet de canon mal lancé. Trop court sur pattes, il tombe plus qu’il ne descend les marches en bois. Bruit connu, reconnaissable. Pas la première fois, il est petit, mais solide, ce petit gars ! (ou c’est peut-être bien une femelle ?)

Wouahwouahwouahwouah ! Wouah ! Wouahwouahwouahwouah !

Mais ta gu***e ! Tu vas la fermer, oui ? Je le regarde dans les yeux. Il les a globuleux, comme beaucoup de petits chiens de cette espèce. Un chihuahua. J’essaie de m’introduire dans sa petite caboche bruyante. Tais-toi. Je le veux. Tais-toi ! Mais ça ne marche pas. Je pourrais danser sur la tête que ça ne changerait rien. J’essaie encore de le « rassurer », de lui dire qu’il n’est pas tout seul, qu’il a tout plein de voisins et voisines autour de lui qu’il emmerde à gueuler de la sorte, que sa maîtresse ne devrait pas tarder à rentrer, etc. Les idées ne manquent pas. Mais soit il n’en a rien à foutre de ce que je lui dis, soit il ne me comprend pas, soit je m’y prends mal, vous savez, la communication animale, c’est pas si facile.

Je rentre chez moi, toujours en pétard. Zut, en plus, j’ai oublié de prendre la clé ! Mais quelle andouille je suis. Mon compagnon va devoir descendre pour m’ouvrir, mais avant ça, il va devoir s’habiller, car en tenue d’Adam, il va avoir froid !

Bon, me revoilà dans ma chambre, dans mon lit, dans ma colère bouillonnante. Il va de soi que le sommeil ne veut pas de moi.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Inspirer. Bloquer. Souffler lentement. Inspirer. Bloquer. Souffler lentement. La cohérence cardiaque, ça fait des miracles. Mais pas ce soir. Trop vénère que je suis.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Je me bouche les oreilles, je réchauffe des boules de cire pour les glisser dans mes conduits auditifs. Sans ça, soit je pète un câble, soit l’insomnie est partie pour durer toute la nuit.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Oui, il faut quelques minutes entre mes mains pour que la cire ramollisse et que je puisse la façonner à mes mini conduits auditifs.

Là, mon compagnon, qui ne dort pas non plus, bien sûr, me dit : « Il doit voir un chat sur la terrasse. » Oui, ben, c’est pas mon problème. Les chats sont plus grands et plus gros que lui. Qu’est-ce qu’il a à les provoquer de la sorte ?

Tout à coup, une image s’impose à moi : il y a une réunion des matous nocturnes sur la terrasse de notre voisine. Ils sont là pour le chien. Il le sait. Il le sent. Le chihuahua a la trouille de sa vie. Il n’aurait jamais dû pisser au fond du jardin, à l’entrée du QG des matous. Il n’avait vu personne, et il en avait marre de ces bagarres de mecs à minuit ou cinq heures du matin. Alors, il a fait ce qu’il avait à faire. Il a laissé un message. Humide et olfactif, comme la pisse des chiens peut l’être. Mais bon, riquiqui comme il est, le message n’a pas dû être bien grand. Suffisant néanmoins pour passer.

J’imagine les chats se limer leurs griffes avec leurs crocs. Je les vois bien s’étirer et s’échauffer. La rencontre va être sanglante. Ils vont viser le museau, c’est sûr. Et comme le chien est blanc, on ne va pas le louper.

Combien peuvent-ils être ? Trois ? Quatre ? Est-ce que mes chats « libres » — les deux qui dorment à la belle étoile chaque nuit — font partie de la bande ? Hum, je ne pense pas, non. Ils sont doux comme des agneaux, ceux-là. Sauf chez la vétérinaire. Le plus petit, le plus zen, est un vrai lion noir chez le docteur. Un lion, un vrai, n’en ferait qu’une bouchée de ce petit chien tout blanc et tout gueulant.

Wouah ! Awouah ! Waaaw !

Ah ! Tiens. Le registre a changé. J’entends des voix à côté. Enfin ! Ils sont rentrés, il va enfin se taire.

Wouah ! Awouah ! Waaaw ! Wouah ! Awouah ! Waaaw ! Kaï ! Kaï !

Oh, merde ! Pas normal ça. Un œil par la fenêtre : leur voiture n’est pas là. Mais une autre, oui. Feux éteints. Des cambrioleurs ! Voilà ce qu’il voulait nous dire, le brave toutou ! Il y a des méchants dans sa maison. Et ils ne sont pas gentils avec lui.

Ni une ni deux secondes plus tard, je prends mon téléphone et je préviens la police. Mais au lieu d’une voix humaine, c’est un chien qui me répond.

Wouah ! Wouah ! Wouah !

Non, mais je rêve ou quoi ?! Le petit chien, toujours vivant, continue d’aboyer. Chez mes voisins, pas au téléphone. Enfin si, au téléphone aussi, ça aboie, mais c’est un autre registre. Je ne comprends rien à ce qu’on me raconte. Je raccroche, enfin, j’appuie sur le bouton de mon écran pour mettre fin à la communication.

Mettre fin à la communication. En voilà une bonne idée pour ce petit chien : lui couper les cordes vocales ! Mais comment faire cette opération sans lui faire mal ? Sans l’endormir ? Car je n’ai bien sûr pas de produit anesthésiant sur moi. Mais de petits ciseaux, si. Ceux que ma fille utilise pour sa couture. Ils devraient faire l’affaire, tout fins et bien coupants. Clac ! Il me suffit d’une fois. Clic-clac, et ça en sera fini de ces cris riquiquis.

Je tourne en rond. Je n’entends plus rien chez les voisins. La voiture aux feux éteints est partie elle aussi. Et le chien ? Silence. Que ça fait du bien. Les malfaiteurs auraient-ils eu vent de mon idée ?

Pouf ! Me voilà réveillée.

Aaah ! Les boules de cire dans les oreilles, ça fait vraiment des merveilles.


Petit jeu d’écriture : partir d’un moment réel, agaçant, fatigant, banal, et le laisser se transformer sur la page. Les faits sont vrais, les émotions aussi. Le reste ? L’imaginaire a fait son travail. C’est exactement ça, Écrimagine.

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