Les disparus de la 58 – 3

Texte de départ de Josée, proposition 58 de Tisser les mots.

Contrainte page 65 du livre d’Eva Kavian : partir sur du vrai. Après avoir dressé une liste, prendre un personnage, son caractère, ses problèmes de santé, ses sentiments, etc. que l’on connaît + un lieu qu’on ne connaît pas ou très peu (dernière contrainte que je n’ai pas trop abordé : îles Galapagos.)

Mon personnage est professeur de province, il s’appelle Jean-Philippe, il a la 40taine, célibataire, a de l’hypotension et en a marre de sa vie qui est rythmée par les sonneries de cours de l’école où il bosse.

Jean-Philippe ne sait absolument pas comment il est arrivé ici, mais le simple fait de ne plus entendre la sonnerie de l’école lui donne le sourire. Il est content d’être dans ce lieu plutôt fantasmagorique où le silence règne en maître avec les chants des oiseaux. En observant un volatile, perché dans l’arbre à l’écorce granuleuse, cet enseignant de français se remémore le message qu’il a laissé plus tôt dans la salle des profs « Je pars, je vous aime », il se demande, en souriant, si l’un de ses collègues va trouver l’auteur original de ce message, sans doute que oui car il est le seul prof à avoir abandonné sa classe, et surtout, si l’un d’entre eux, ou plutôt si l’une d’entre elles, va savoir déchiffrer son message codé.

Jean-Philippe profite de l’instant présent, tout en pensant beaucoup à elle. Elle, Lucie, la trentaine bien entamée, qui travaille à l’école seulement deux jours semaine. Lucie n’est pas prof, non, elle est secrétaire, et plus précisément secrétaire médicale pour la Promotion de la Santé à l’école. Elle répertorie tous les élèves, contacte les parents par courrier, rappelle les séances de vaccination, est attentive aux déménagements et autres sources de problèmes administratifs. Lucie est arrivée deux ans seulement après Jean-Philippe. Aux yeux de ce dernier, elle est belle, belle, mais belle. Mais c’est juste pour lui, car les autres la trouvent quelconque. Elle s’habille sobrement, ni trop mal ni trop bien. Elle est discrète, un peu timide mais très douée dans son domaine où il faut patience, diplomatie et fermeté.

Il en est là dans ses pensées quand, au loin, il voit sa silhouette. Accroupi, occupé à dessiner n’importe quoi sur le sable, il se relève trop brutalement. De petites étoiles scintillent dans son regard, il chancelle, il titube. Dire que dans sa famille, ses parents, son frère et même son oncle souffrent d’hypertension, et lui, c’est l’inverse, il en a trop peu. Il doit toujours se redresser lentement, se lever de son lit avec douceur, ne pas faire des mouvements trop brusques. Il le sait pourtant depuis le temps que le médecin lui dit ça… Même pas 30 secondes plus tard, son petit malaise disparaît, en même temps que sa vision. Souffrirait-il déjà de démence ? D’hallucination ? Il a tellement souhaité cet instant, loin de son boulot, loin de son train-train quotidien qu’il croit que de simples pensées peuvent devenir réalité. Comme cette île. Elle ressemble beaucoup à l’image qu’il se fait des îles Galapagos. Encore un rêve qu’il ne réalisera pas. Des rêves, toujours des rêves. Si seulement, il avait un peu plus confiance en lui, si seulement il pouvait se donner un peu plus de moyen, s’il le voulait vraiment, il en réaliserait des rêves. Un voyage, ça s’organise, ça se prépare. Une relation d’amour, un peu moins. Un jour, il avait pourtant essayé de provoquer le coup de foudre. Il s’était préparé pour ça : bien habillé, légèrement parfumé, dressé son épi dans les cheveux, il s’était forcé à respecter une règle de jeu qu’il avait établie après sa cinquième rupture sentimentale. Il devait entrer dans un magasin, une pharmacie ou un restaurant et essayer de voir l’amour dans la première femme qui croiserait son chemin. Bien sûr, cette femme devait être non accompagnée ou alors seulement d’un animal de taille pas trop imposante, ne pas promener un bébé en poussette ni tenir la main à un enfant plus grand. Et ça avait marché, plus ou moins. C’était à la bibliothèque. Elle allait bientôt fermer. C’était un vendredi soir. Obnubilé par son jeu, il n’avait pas vu qu’une femme était juste derrière lui et ne lui avait pas tenu la porte. Il s’était fondu en excuses et la femme a sourit en lui disant qu’il n’y avait pas mal. C’était la femme de ménage de la bibliothèque qui allait commencer son service alors que lui il avait fini son travail à l’école depuis trois heures au moins. Leur rencontre avait débouché sur une invitation à manger un bout le soir-même. Tout aurait bien pu se passer sauf que la femme avait des sautes d’humeur imprévisibles et que le simple fait d’avoir fait tomber sa fourchette sur le sol du restaurant avait provoqué chez elle une terrible crise de nerf accompagné d’une flopée de reproches limites insultantes pour un premier rendez-vous. Jean-Philippe avait bien cru qu’elle allait lui crever les yeux avec la fourchette qu’elle avait ramassée et qu’elle brandissait toujours, menaçant.

Lucie, il avait eu le temps de la connaître, de l’apprivoiser sans lui avouer son attirance. Elle n’était pas de cette trempe, mais il n’osait toujours pas lui dire ce qu’il ressentait pour elle, par crainte d’essuyer un nouveau refus.

Il était parti de l’école, de chez lui où il était sûr qu’il ne manquerait à personne, car c’était là la seule solution qui lui paraissait la plus facile. Ce n’était pas fuir, non, il prenait des distances, prendre du recul, il appliquait le lâcher prise qu’il avait lu dans un bouquin acheté la semaine plus tôt à la librairie de son bled.

Quand il était sûr de ne plus avoir de mirage, Jean-Philippe s’assied à même le sol, dans une position de réflexion, tout en observant attentivement ce qui l’entoure pour essayer, quand même, de savoir où il a atterrit. La question du comment viendrait plus tard. Il essayait de mémoriser la faune et la flore qu’il pouvait répertorier afin de pouvoir mieux déterminer le lieu géographique de cet endroit à l’ambiance électrique.

Les disparus de la 58 – 2

Suite de la proposition 58 de Tisser les mots… (pour lire les histoires des participants, clic sur leur nom en-dessous de la proposition 58).

Les contraintes en bleu ont été prises du livre d’Eva Kavian (Écrire et faire écrire, tome 1)

Texte 2 : texte de Dorothea

Contrainte page 55 : Choisir un objet banal, commun et écrire le mode d’emploi de cet objet qui serait livré avec lors de son achat comme si l’acheteur ne savait pas comment l’utiliser.

Mon objet choisi : des ciseaux

Plus loin, Georges est attentif au moindre bâtiment qui pourrait ressembler à un château d’Espagne, mais ici, il n’y a que forêts, palmiers et autres plantes vertes, jaunes et rouges. Cela ne le dérange pas, que du contraire, car il aime les plantes, et il a plutôt la main verte. Après la déception de l’absence de château, il se met en quête d’une autre recherche. Le plus étrange dans cette recherche, c’est qu’il ne sait même pas ce qu’il doit trouver… il sait que quelque chose lui manque, mais il ne sait pas encore quoi. C’est juste là, au fond de son ventre… un manque.

Un à un, il énumère tous les éléments qui lui sont familiers sur cette île. Il sait qu’il est parti de son appartement pour une raison bien précise. Trouver cette chose ne devait pas lui prendre beaucoup de temps puisqu’il n’a pas demandé à sa voisine de venir arroser ses plantes durant son absence. Ce qu’il cherche est donc commun, il aurait pu le trouver au coin de sa rue. Pourquoi et comment est-il arrivé ici ? Par mégarde, il aura sans doute senti d’un peu trop près sa plante qui libère une fleur au parfum enivrant et aux propriétés hallucinatoires. Cela pourrait tenir la route si ce n’est que tout est réel, ce qu’il touche ici, il le sent vraiment au bout de ses doigts, ce qu’il voit ne disparaît pas quand il cligne des yeux. La quête de son Graal lui importe davantage que la façon dont il est arrivé ici. Quoique s’il y réfléchit plus sérieusement, il lui faudrait quand même rentrer chez lui… Au fait, a-t-il bien fermé la porte de son appartement avant de partir ? A-t-il bien éteint le gaz après s’être servi son thé ? A-t-il nettoyé l’évier de sa salle de bain après s’être coupé la joue et mis des gouttes de sang sur le robinet ?

Après toutes ces questions, Georges est dans tous ses états. Il hésite. Il doute. Il sait que ce n’est pas bien de ne pas avoir confiance en lui. Il se remémore le visage empourpré de la femme de ménage qui nettoyait sa chambre quand il a séjourné brièvement dans la clinique Descots, une clinique spécialisée qui ne soigne que les patients souffrants de tocs et autres troubles obsessionnels. La femme qui nettoyait les chambres aurait pu être médecin… ou patient ! Dès qu’elle était témoin d’un conflit, d’un doute, d’une remise en question d’un de ces pensionnaires, elle entrait dans une rage folle, nettoyait en jurant tout en faisant la morale. Elle ne quittait la chambre qu’une fois certaine que son message avait été compris.

Même ici, loin d’elle, Georges peut encore ressentir sa présence inquiétante et sa voix exigeante. Les mains sur les oreilles, Georges essaie de faire taire les questions qui ne cessent de le hanter à présent. Il ferme les yeux, inspire lentement et profondément, puis essaie d’expirer toute aussi doucement. Il visualise une montagne que sa respiration grimperait péniblement pour redescendre précautionneusement. Le tremblement de ses mains s’estompe petit à petit, le calme revient au fond de lui. Avec un sourire vainqueur, ses paupières se rouvrent et Georges embrasse le paysage comme s’il revenait d’un long rêve.

« Une question à la fois » c’est ce qui revient à présent sans discontinuer dans sa tête. Il prend les choses comme elles viennent et il essaye de calmer le flot de questions en y répondant à une seule à la fois. Là, à cet instant précis, la question qui lui brûle les neurones c’est « qu’est ce qui brille comme ça, là-bas, près de cet arbre ? »

Georges se dirige donc naturellement vers ce séquoia géant qui doit se voir depuis n’importe quel endroit de l’île. Plus il se rapproche de ce végétal colossal, plus de lumières scintillantes éclairent son chemin. Il en est encore à plus de dix mètres quand il découvre un trou à la base de l’arbre. Encore une fois, plus il se rapproche de l’arbre, plus le trou devient grand. Finalement, Georges peut passer dans le trou qui doit bien mesure trois mètres de haut, une fissure pour la taille démesurée de cette espèce d’arbre. Telle une fourmi, Georges se glisse dans le trou. A l’intérieur du tronc, il y a une sorte de passage. Ce ne sont pas vraiment des escaliers, mais plutôt des couches de bois qui permettent à cet homme de pouvoir grimper au cœur même du séquoia. Vu de dehors, vu de loin, les fruits brillent de mille feux, mais quand Georges s’est approché suffisamment près pour essayer d’un cueillir un, la magie a disparu, toute cette lumière s’est envolée. Or, en plein milieu des entrailles boisées, Georges a pu cueillir un fruit à peine mûr. Un fruit étrange, dur, long, effilé, et froid. Quand Georges a pris le fruit dans sa main, un pétale de papier s’est détaché à la base du fruit. Sur ce pétale, des notes explicative sur l’utilisation de ce fruit spécial :

CISEAUX

Fruit non comestible du Sequoiadendron giganteum ciseaum. Ce fruit, tombe quand il mûr, c’est à dire quand son côté fin et droit est dur et coloré comme du métal. Ce fruit, baptisé instrument par son utilité, est principalement utilisé pour découper avec douceur tout objet plat de moins de 2 mm d’épaisseur, comme des feuilles, du papier, du tissu, de la laine, ou toute autre matière non rigide.

Pour le manier, veuillez suivre la procédure ci-dessous :

1) Passez le majeur de votre main que vous utilisez le plus, dans la boucle la plus allongée du fruit et le pouce dans l’autre boucle jusqu’à ce que les bords de chaque boucle soit entre 2 articulations de doigt. Pour plus de facilité et de précision, vous pouvez poser votre index de cette même main sur la boucle extérieure, à celle du majeur.

2) Ensuite, ouvrez les lames de l’outil-fruit en écartant tout simplement les doigts.

3) Puis, rapprochez le ciseau de l’objet que vous voulez découper de façon à ce que celui-ci soit le plus loin possible entre les lames.

4) Pour terminer, resserrez les lames en rapprochant les boucles du fruit et en tenant de la main libre l’objet à découper.

5) Renouveler l’opération si nécessaire.

Georges dû relire la notice d’explication à trois reprises avant de comprendre le bon fonctionnement de sa trouvaille. Un fruit qui ne se mange pas mais qui s’utilise comme un non-aliment, il n’avait pas encore vu ça.

Après avoir testé le fruit ciseaux sur la feuille d’un autre arbre, Georges examina son travail. En moins de dix minutes, il avait découpé avec précision le silhouette du séquoia dans la feuille de ce marronnier.

Comme mentionné en fin de notice, il aiguisa les lames du fruit en découpant 3 fois dans une feuille de Pilea cadeirei qui avait été préalablement pliée en 4. Il ignorait que cette espèce de plante, du moins ses feuilles, pouvait servir à ça. Lui qui pensait bien connaître les plantes, en a encore beaucoup à apprendre. Mais comme tout bon élève, il retient de ses leçons. Maintenant, il se souvient qu’il devait aller chercher un couteau pour remplacer celui qu’il avait cassé… un ciseau pourrait faire l’affaire se dit-il, en refermant les lames l’une sur l’autre, ça ressemble un peu à un couteau pointu.

 

Écriture à 4 mains (les disparus de la 58) – 1

Tous les mois, je joue avec Tisser les mots. La proposition 58 (clic) était un peu particulière puisqu’il fallait écrire un texte avec un incipit et une fin qui permettrait, le mois suivant, qu’un(e) autre participant(e) reprenne le texte et poursuive l’histoire.

En lisant les histoires des 10 premiers participants, je me suis rendu compte que dans toutes ces histoires, il y a un point commun : leur personnage disparaît, volontairement ou non ! Il ne m’a pas fallu plus longtemps pour me lancer un défi de fou : écrire une suite « commune » à ces 10 personnages. J’avoue, qu’au départ, je voulais faire une histoire du genre « Lost » pour ceux qui connaissent cette série. Mais, pour moi, trop de personnages, trop de choses à imbriquer, à mettre en place pour que cela garde un fil conducteur unique, le résultat n’est donc pas là.

J’ai quand même poursuivi (sans donner une fin) chacun des 10 textes en utilisant une contrainte différente prise un peu au hasard dans le livre d’Eva Kavian : Lire et faire écrire – tome 1.

Je vous propose donc de lire ces 10 textes, à raison d’un par jour :-)

TITRE de ces suites : Les disparus de la 58

Texte 1 : c’est Dominique C. qui l’a écrit (clic pour lire son histoire)

Contrainte page 53 + dernières pages avec les listes, du livre d’Eva Kavian, tome 1. Choix au hasard, yeux fermés :-)

Choix du personnage : mon personnage s’appelle Thierry, il est un taximan qui cherche le grand amour.
Deux objets :
un diabolo et un divan
Un lieu :
sous le pont du milieu
Une situation :
Thierry (mon personnage) comprend que plus rien ne sera comme avant

Thierry est là, sous le pont du milieu, debout à chercher du regard parmi tous ces gens qu’il voit, la fille qu’il a rencontrée au mariage. Depuis le temps qu’il attendait une rencontre singulière, cette rencontre ! Il s’imaginait déjà terminer ses vieux jours dans le taxi qu’il conduit depuis seulement depuis 6 mois. Il n’a pas encore 25 ans qu’il rêve encore à un grand amour qu’il croit inaccessible. Et puis voilà qu’hier, à ce mariage discret, il y avait cette fille, cette invitée, même pas demoiselle d’honneur. Dès qu’il l’a vue s’installer dans son taxi, sur ses sièges en cuir, lisser sa jupe, poser doucement son petit sac sur ses cuisses, il a flashé. Il venait de faire connaissance avec un certain Coup de Foudre, Amour, deuxième de nom. Il ne lui a pas fait payer la course, il lui a juste dit que demain, il serait son chauffeur particulier pour une île paradisiaque. Elle a souri, elle ne s’est pas moquée, puis sans dire mot, elle s’est tournée et elle est partie rejoindre une autre invitée qui l’attendait. Il lui a semblé lire dans ses yeux une réponse positive.

Ce sont ces dernières images qu’il se remémore en boucle depuis hier après-midi. Le soir même, il téléphonait à sa meilleure amie, son amie d’enfance, son amie de toujours pour lui raconter son rêve éveillé. Et le lendemain, elle l’accompagnait boire un dernier verre avant son départ. Il en était ainsi, il l’avait décidé sur un coup de tête.

Il connaissait une île où il serait le seul taximan, il l’avait tant de fois rêvée que si on le lui demandait, il se sentait capable de la dessiner les yeux fermés. Le seul véhicule sur place serait cette carriole rutilante tirée par deux chevaux blancs. Il voit encore ce divan en tissu clair qu’il avait fait placer en lieu des sièges inconfortables d’origine.

Thierry ne sait pas comment il est arrivé ici, et il s’en fout un peu même si ce n’est pas vraiment l’île dont il rêvait… a peine a-t-elle un bout de sable chaud, et encore, un sable gris et moche… Mais ici, sous le pont, il remarque des traces de sabots. Les empreintes sont larges et profondes, mais ces détails n’ont pas l’air de le perturber. Il pense être au bon endroit. A sa gauche, une silhouette de taille moyenne attire son attention. Elle a une taille fine, mais pas trop, et a les cheveux châtains qui lui arrivent à peine aux épaules. Il croit la reconnaître et pense à courir pour la retrouver, comme dans les films, mais quand la distance qui les sépare se réduit, il réalise que ce n’est pas elle, que celle-ci ressemble davantage à cette bonne femme qu’il a pris en course il y a quelques jours et qui lui a laissé un souvenir inimaginable : une trace de sang sur son beau fauteuil en cuir. Il a déjà pris de tout dans son taxi : des accidentés de la vie domestique, il repense à cet homme qui s’est brisé l’épaule en jouant avec la trottinette de sa fille, des mômes malades, il a toujours un stock de sachet pour ces occasions, un petit vieil incontinent qui n’avait plus de langes mais qui avait prévu un essuie de bain, mais ici, une fuite de règle, il n’avait pas encore eu ! Le pire dans cette histoire, c’est qu’elle n’était pas gênée de s’expliquer, elle préférait avoir laissé une trace sur ce fauteuil, dans sa voiture, plutôt que sur sa nouvelle robe.

Thierry secoue sa tête comme pour chasser ce dernier souvenir. Du regard, il scrute encore les environs tout en cherchant dans sa poche son téléphone portable. Il ne le trouve pas ! De toute façon, il n’a même pas pensé à prendre son numéro de téléphone et ici, il n’est pas sûr que le réseau couvre l’île. Il ne sait pas quelle direction prendre quand son pied heurte un bâton à moitié enfoncé dans la terre. Le jeune homme s’abaisse et examine l’objet qui n’est pas une simple branche. Il tire sur le bâton lisse, couvert d’une peinture bleue et au bout de celui-ci se trouve une ficelle. Il tire alors sur la ficelle et comme il rencontre une résistance, il reprend le bâton pour avoir plus de prise. Ce qu’il y a au bout de la ficelle est enterré. Thierry se demande s’il doit salir ses mains pour découvrir qu’au bout, il n’y a sans doute rien, ou un autre bâton similaire. L’objet pourrait ressembler à un diabolo… mais pourquoi diable l’aurait-on enterré ? Et ici ? Et qui ?

Thierry relève la tête et comprend qu’à partir de maintenant, plus rien ne sera comme avant…

Premières vacances

Pour la proposition 58 de Tisser les mots… voici mon texte. Le début, en gris = l’incipit.

Le mois prochain (10 avril au 10 mai), la proposition sera de reprendre le texte d’un(e) autre participant(e)  :-)

Prop58 – Premières vacances

Il sortit de la maison au moment précis où l’été commençait. Un frémissement dans les arbres, une syncope, un soupir qui monte au cœur de la rue (…), une hésitation à l’intérieur même du temps, comme si la nature attendait d’être bien certaine que les beaux jours sont vraiment là…

Xavier attendait cette journée depuis longtemps. Il avait enfin osé poser ses vacances, après sa première année de travail. Il avait attendu que tous ses collègues aient arrêté leur date pour voir ce qu’il restait, pour être certain de ne pas déranger, de ne pas ennuyer ses collègues par son absence.. Peu importait le moment de ses 15 jours de liberté, le tout était de se fondre dans sa société, de prouver qu’il était un bon collègue, à l’écoute de tout le monde, de ses supérieurs, comme de ses pairs.

Il ne restait donc que le mois de juin de libre. Les deux mois habituels, juillet et août, avaient été pris d’assaut par ceux qui ont des enfants, c’est-à-dire 5 collègues sur 7. Des parents aimants qui parfois râlent sur leur progéniture, mais qui les aiment de tout leur cœur. Septembre et même octobre et novembre étaient pour sa jolie voisine de bureau, enceinte, dont la date d’accouchement se situait autour du 5 septembre. Un premier bébé. Un ventre qui s’arrondit, un visage qui rayonne au fil des jours malgré les petits soucis d’une grossesse un peu difficile. En juin, les étudiants, les enfants qui sont plus grands, ont leurs examens, c’est bien connu. Pour eux, un mois de stress, d’attentes, de travail intensif, de tensions. Juin, pour Xavier, c’est un beau mois, le mois des beaux jours, le mois d’un soleil resplendissant, d’une température qui monte doucement. Xavier aime ce mois.

Débuter ses premiers congés ce 21 juin, lui convenait donc très bien. De plus, il ne partirait pas seul. En effet, il y a tout juste 2 mois, ce comptable de formation rencontrait une fille dans le métro. Une comptable elle aussi ! Même âge, même taille, même couleur de cheveux, même marque de lunettes. On aurait dit des jumeaux, des faux jumeaux. Mais non, tous les deux connaissaient bien leurs parents, avec lesquels ils vivaient encore. Ils n’étaient pas adoptés. Ils ne se partageaient pas les parents, l’un chez le père, l’autre chez la mère, non. Rien de tout cela.

Les amoureux s’étaient promis de montrer très vite une photo de leurs parents, par curiosité, pour stopper les questions qui ne cessaient de s’accumuler dans leur tête au fil des semaines qui passaient. Une ressemblance troublante, ça pouvait passer pour une coïncidence, mais que leur mère travaille toutes les deux dans la rédaction d’un grand journal et que leur père fasse du home working deux jours semaine, les mêmes jours, ça commençait à devenir un peu flippant. Ils n’avaient même pas été étonnés de découvrir qu’ils partageaient les mêmes loisirs : la cuisine (surtout de la pâtisserie) et la couture pour la mère, le jardinage et la peinture (que de l’abstrait) pour le père !

Finalement, en se rendant compte que les parents ont toujours des photos de leurs enfants mais que ceux-ci n’en ont jamais de leurs parents, Xavier et Louise avaient lâché l’idée qu’ils les accompagneraient à l’aéroport pour leurs premières vacances d’adultes travaillant et leurs premières vacances d’amoureux. Chacun savait qu’aucun de leurs deux parents ne leur refuserait ce petit service.

21 juin, au petit matin. Le soleil est au rendez-vous. Les oiseaux chantent. La rue Rive Gauche est calme à 6 heures du matin. Xavier ferme la porte de la maison avec un large sourire. Aujourd’hui, il a beaucoup de bonnes raisons pour croire que cette journée va être exceptionnelle : il part en Camargue avec son amoureuse, il est fou amoureux d’une jolie fille avec laquelle il s’entend vachement bien, il s’octroie des vacances de rêves en s’imaginant qu’il va enfin pouvoir cocher le héron pourpré dans sa liste d’oiseaux qu’il n’a pas encore immortalisé, il a reçu un superbe appareil photo de son parrain à l’occasion de son 22ᵉ anniversaire qu’il fêtera dans 11 jours, et enfin, il va faire connaissance avec ses beaux-parents, le papa et la maman de sa copine.

21 juin au petit matin. Le soleil est au rendez-vous. Les oiseaux chantent. La rue Rive Droite est calme à 6 heures du matin. Louise ferme la porte de la maison avec un large sourire. Aujourd’hui, elle a beaucoup de bonnes raisons pour croire que cette journée va être exceptionnelle : elle part en Camargue avec son amoureux, elle est folle amoureuse d’un beau mec avec lequel elle s’entend super bien, elle s’octroie des vacances de rêves en s’imaginant qu’elle va enfin pouvoir cocher le bihoreau gris qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de voir, elle a reçu une extraordinaire longue-vue de sa marraine à l’occasion de son 22ᵉ anniversaire qu’elle fêtera dans 12 jours, et enfin, elle va faire connaissance avec ses beaux-parents, le papa et la maman de son copain.

Ni Xavier, ni Louise n’a avoué à ses parents la raison principale de son excitation à l’aube de ce départ. Car avant de pouvoir s’embrasser, de passer du bon temps, ensemble, en Camargue à observer les oiseaux, leurs parents vont se voir. Tous les deux ont émis des hypothèses, chacun a dressé des statistiques, une liste des possibilités réelles, et comme ils ne sont pas « rigides », ils ont aussi commencé un tableau, fébrilement, des « Improbables ». Ils n’ont même pas besoin de montrer les résultats de leurs recherches à l’autre, en bons comptables, ils sont sûrs de leur boulot… reste plus qu’à monter dans la voiture.

Balade à la ferme

Pour la proposition 57 de Tisser les Mots, je vous emmène dans une ferme et nous prendrons le goûter, ensemble, à la terrasse d’un sympathique café. 3 mots à « caser », que vous retrouverez en gras dans mon texte :-)

Balade à la ferme

Il a quatre ans. Il ressemble à un petit ange avec ses cheveux blonds frisés et ses grands yeux gris. Aujourd’hui, par un magnifique mois de mai lumineux, il a demandé à sa maman s’ils pouvaient aller à la ferme. Depuis tout petit, depuis qu’il sait marcher, il a d’étranges sentiments envers les animaux. D’un côté, il en a peur, mais d’un autre, il les aime bien. Tout dépend du bruit et des mouvements qu’ils font. Le chien de la coiffeuse par exemple, est minuscule, c’est un chihuahua, mais il est plein d’énergie, il aboie, il court et il saute de plaisir, tout le temps. De celui-là, il en a peur, il n’ose pas s’en approcher et demande à être porté dans les bras. Pourtant, tous les jours, après l’école, il passe devant la vitrine, car la coiffeuse travaille au coin de la rue où il habite. Il y a des jours alors où il demande à changer de trottoir !

Aujourd’hui, grâce au soleil ou à la fin de l’année scolaire qui approche, Louis se sent d’humeur à surmonter sa peur. En ce mercredi après-midi, c’est avec le sourire qu’il passe l’entrée d’une ferme un peu particulière. Cette ferme, située juste après la ville, travaille avec des jeunes adultes en difficultés. Que ces difficultés soient physiques ou psychologiques, la ferme les aide vers une certaine autonomie sociale. Ce n’est pas nouveau, le contact avec les animaux est une vraie thérapie à elle-seule.

Aujourd’hui, Louis tient la main de sa maman avec quand même une petite angoisse. Il sait quels animaux il va voir et il est légèrement inquiet pour les plus grands. Il espère aussi que des chiens, s’il y en a, ne sont pas laissés en liberté, car leur aboiement le font paniquer.

La visite commence calmement, il y a peu de monde et les premiers animaux qu’ils voient sont des lapins, dans un grand enclos. Louis ne les distingue pas vraiment, ils sont cachés dans la maison, ils doivent certainement dormir. Juste après, ce sont des poules. Des petites poules tranquilles qui marchent et qui picorent en zigzag, qui roucoulent doucement. Louis ramasse une petite plume qui dépasse du grillage. Plus loin, ils passent par un bois, le jeu d’ombres et de lumières des feuilles amuse beaucoup l’enfant. Il lâche la main de sa maman et va de lui-même à gauche, puis à droite. Il se sent confiant et n’a pas plus peur. À la sortie du bois, un bac à sable est disposé tout près d’un autre enclos, celui du paon, un magnifique mâle filiforme. Sa maman le prévient, cet oiseau peut crier « Léon », alors Louis se bouche les oreilles tout en regardant, fasciné, cet oiseau coloré. Les yeux dans les yeux, l’enfant et l’oiseau se toisent. Ils s’évaluent, ils se détaillent. Louis semble comprendre un message silencieux et ôte les mains de ses oreilles. Le paon, pour le remercier de sa confiance lui offre le plus beau spectacle qu’il est possible de voir chez cette espèce : la roue. Louis a agrippé le grillage avec ses petites mains. Il sourit à ce qu’il voit et espère secrètement que personne d’autre que lui – et sa maman – ne va venir déranger ce moment magique. Son vœu est exaucé, il profite pleinement de cet instant et remercie l’oiseau en lui envoyant un bisou volant.

La suite de la visite se passe calmement. Les chevaux, les vaches sont observés, de loin, et l’étang avec son couple de cygnes et ses canards est passé rapidement à cause du cancanement incessant d’une étrange oie bariolée. Les chèvres, il n’a pas osé les caresser, mais il a regardé une fille de son âge s’approcher de ces animaux. Maintenant il sait que ces bêtes sont inoffensives, il osera peut-être les approcher d’un peu plus près la prochaine fois.

Il est 16h. La balade se termine et sa maman l’invite à manger un goûter à la terrasse du café qui propose une petite restauration avec les produits de la ferme. Louis ne dit pas non. Il fait toujours très beau et l’endroit n’est pas trop bruyant. Et puis, il a faim. Il ne l’avoue pas, mais cette balade lui a ouvert l’appétit.

Assis sur sa chaise en osier, sous un parasol blanc, Louis observe le monde qui l’entoure. Il y a une serveuse toute douce, toute gentille, avec ses longs cheveux bruns et son regard pétillant, un autre monsieur à l’intérieur du café qui sert les boissons, et encore un autre monsieur qui doit travailler au service car il porte aussi le même tablier noir et blanc que les autres. Celui-ci passe tout près de lui, le regarde rapidement et lui fait un clin d’œil complice, auquel Louis ne répond pas. Et puis, il y a les autres visiteurs. Une maman avec des jumelles, deux filles tout à fait identiques, habillées pareil. Une autre dame avec un enfant, un garçon bien plus grand que lui, qui marche rapidement. Le garçon connaît l’endroit, il court immédiatement sur le chemin qui mène aux chevaux. Il ne doit venir que pour eux, pense Louis. Plus loin, un chat. Seul. Tranquille. Roux et blanc, aux longs poils. Le chat se couche soudain sur le flanc et frotte son dos sur un morceau de terre sèche. Il se roule, se retourne, se reroule. Il a l’air d’apprécier ce petit bain de terre. Ça fait marrer Louis qui éclate de rire. C’est si bon d’entendre son rire que sa maman profite de cette soudaine démonstration auditive pour prendre en photo son fils rayonnant, la bouche ouverte, les yeux plissés. Pas très loin du chat, il y a une jeune fille qui se déplace en boitant. Elle marche avec les mains qui bougent dans tous les sens et porte de grosses lunettes rondes sur son nez. Gauchement, elle s’approche du chat. Louis s’arrête de rire et regarde avec inquiétude ce que va faire cette fille. Il pense qu’elle va l’embêter, le chasser, ou pire, lui tirer la queue, ça serait alors un véritable crève-cœur pour Louis qui adore les chats. Mais rien de tout cela n’arrive. La jeune fille qui travaille dans cette ferme connaît bien ce chat. Arrivée tout près de celui-ci, elle s’accroupit puis s’assied à même le sol, en tailleur. Il lui suffit qu’elle tende le bras pour que le chat se relève d’un bond et loge sa petite tête dans le creux de sa main.

L’attention du garçon est rompue, la serveuse toute douce vient lui apporter sa crêpe et son jus d’orange tout fraîchement pressé. Il commence à peine à manger sa crêpe remplie de sucre roux qu’un oiseau, un tout petit oiseau, vient se poser sur le rebord de la chaise voisine. Le moineau, une femelle, le regarde d’un air curieux. Pas effarouché du tout, il penche sa tête pour mieux observer ce qu’il y a dans l’assiette de Louis. Le garçon, tout doucement alors, tend sa main avec un doigt tout collant de crêpe. Sans aucune hésitation, le moineau vient se poser sur son doigt et picorer délicatement le doigt. D’abord surpris, Louis, retire immédiatement sa main pour regarder son doigt. L’oiseau s’est alors posé sur la table, offrant son plus beau profil à la mère de l’enfant qui a sorti aussitôt son appareil photo. Le petit garçon prend entre son pouce et son index un petit morceau de crêpe dans son assiette. D’une main tremblante, il va quand même proposer à manger au petit moineau. En quelques bonds sautillants, le petit oiseau s’approche de Louis, penche à nouveau sa tête, regarde les doigts, puis regarde le visage, puis regarde à nouveau les doigts et puis la table. Louis comprend aussitôt. Il dépose le petit bout de crêpe sur la table, devant les pattes du moineau qui ne bouge plus, et qui attend avec grande impatience sa pitance.

Pendant cet instant, le temps s’est arrêté. Pour la maman et pour Louis, plus rien d’autre n’existe. Le bruit environnant a disparu, sauf le « chip, chip » du moineau. Plus aucune odeur d’animaux n’arrive jusqu’aux nez de cette petite famille, plus le moindre cri d’enfant ne perce les oreilles. Il n’y a plus que Louis, sa maman, et le moineau gourmand.

Je dis… et…

Je pensais ne pas « pouvoir » participer à la proposition 55 de Tisser les mots de ce mois car je ne me sentais pas l’inspiration nécessaire pour pondre quelque chose de valable. Puis, en rangeant un peu mes fardes d’écriture, j’ai ouvert celle consacrée à la Créativité Écrite, ces ateliers par correspondance de la communauté française auxquels j’ai participé en 2006 et 2013 partiellement pour cette année-là. Le premier devoir qu’il fallait rendre était aussi basé sur le poème d’un auteur belge : Albert Ayguesparse.

Alors, je tente de m’y mettre, je commence une série de « Je dis… et… », puis une seconde. Aucune des deux me conviennent. Puis, ayant finit le livre « Aux bords du lac Baïkal » depuis peu, une idée traverse mon esprit : et si je faisais un poème avec tous les animaux présents dans ce livre ? Et c’est parti…

Comme à chaque fois que je suis « prise » par une idée, j’en oublie certains détails de la proposition… ici j’avais omis la contrainte de commencer le poème par « Je dis murmure, et… » alors je viens de modifier le début de mon exercice ;-)

Je dis murmure, et que ce poème vous inspire une envie irrésistible de lecture.

Je dis aigle, et tout là-haut dans le ciel, il crève l’horizon pour s’abattre sur sa proie telle une pierre coulant tout au fond du lac.

Je dis marmotte, et sur ce brin d’herbe vert et tendre tout occupée qu’elle est, le danger à proximité n’est pas évalué.

Je dis ours, et cette masse brune imposante discute avec une drôle de pie en toute innocence.

Je dis taupe, et les galeries souterraines qui courent sous mes pas sont autant de labyrinthes pour l’étranger qui passe par là.

Je dis glouton, et je vois cet animal avec un estomac sans fond tailler une bavette avec une petite pâquerette.

Je dis mouette, et leur rire dans les airs rebondit sur les nuages au-dessus de la mer.

Je dis escargot, et avec sa maison sur son dos, il veut nous faire croire qu’il est le plus beau de tous les animaux.

Je dis tigre, et le félin fier mais fainéant cherche sa pitance d’un pas arrogant, sans aucune patience.

Je dis pie, et la queue aux doux reflets bleutés s’agite au gré du vent par les esprits dont le corps est parti se reposer.

Je dis rats, et grouillent sur le sol ces petites bêtes pressées qui tout en s’aimant ne cessent de se chamailler.

Avoir la frite !

La proposition 53 de Tisser les mots, m’a bien inspirée ! Certains le savent, j’adore les expressions… alors en voici un petit texte gourmand bien expressif :-) Il fallait intégrer 2 mots dont le premier est un peu indigeste ha ha, ils sont en gras… j’avais tellement la patate que j’ai même réussi à donner vie à mon petit personnage, ça c’est une prouesse, car elle ressemble presque à l’image que j’avais dans ma tête (elle n’a pas l’estomac dans les talons, mais le cœur dans la gorge) !

Bon appétit.

Avoir la frite !

 Je me souviens d’une rencontre exceptionnelle. Une rencontre qui allait changer ma vie, bouleverser mon destin de cuisinier.

Ce jour-là, je n’étais pas dans mon assiette. Je m’étais réveillé avec, dehors, une purée de pois, or, j’y suis allergique ! La première chose que j’ai fait ce jour-là, c’était donc de couper le brouillard au couteau afin qu’il ne me touche pas. J’allais sortir en prenant mes gants, mais sur le pas de ma porte, juste quand j’allais aiguiser mon ustensile de cuisine, je l’ai vue, elle, une asperge fraise artichaut tisser les motsasperge qui ramenait sa fraise. Elle semblait marcher sur des œufs. Tout en délicatesse et en finesse, elle s’avançait vers moi, avec des cheveux d’ange qui nageaient dans la soupe St Germain et que je ne parvenais pas à bien distinguer. Son gros cœur d’artichaut s’illumina tout à coup, éclaira son chemin et ma vision par la même occasion. Je devais avoir une drôle de tête car elle sortait de sous son jupon une petite cuillère pour me ramasser ! J’en devenais aquastomatomane. Je bavais littéralement devant cette créature, mi-figue, mi-raisin. Malgré tout ça, je ne me sentais toujours pas en grande forme, et je craignais même de bientôt manger les pissenlits par la racine. C’est alors que l’asperge, à la tête de fraise et au cœur d’artichaut, me prit dans ses bras ! Immédiatement, mon malaise s’apaisa. Une étrange sensation envahissait tout mon corps. A ses côtés, entre ses bras, je me sentais comme un poisson dans l’eau. Ses paroles et ses gestes étaient pour moi un bon bol d’air frais. Revigoré par ses petites attentions, j’avais à présent une pêche d’enfer ! Une pêche qui bouscula mes petites habitudes, je ne savais plus où donner de la tête, j’étais euphorique ! Je courais dans tous les sens, de nouvelles idées de menus pleins la tête. Bien sûr, ce qui devait arriver, arriva : avec cette purée de pois dont j’avais oublié l’existence, je ne vis pas les crêpes que j’avais aplatis grossièrement la veille, et je me vianda de tout mon long. Après avoir passé un bon bout de temps dans les pommes, au réveil, j’éprouvais une grande soif et je bus les paroles de l’asperge comme du petit lait grâce à ma maryse. L’appétit venant juste après, quand ma nouvelle amie me raconta toute sa salade, je la dévorai des yeux.

Ainsi, je fis connaissance avec celle qui allait devenir ma tendre moitié. Grâce à elle, je ne travaille plus pour des haricots. En effet, le lendemain de notre première rencontre, elle m’avait exposé son projet qui lui tenait à l’artichaut et qui allait rapidement devenir le nôtre : ouvrir notre propre restaurant. Mon asperge avait la banane ! Elle avait mis rapidement les bouchées doubles et, en mettant les petits plats dans les grands, notre rêve se réalisait à la vitesse de l’éclair.

Depuis que nous sommes ensemble, elle n’a jamais cessé de me traiter aux petits oignons.

Nos enfants, bien sûr, vous vous en doutez, ont poussé comme des champignons, mais ça, c’est une autre histoire.