Le dernier des pétrels
Il était une fois un oiseau extraordinaire, beau, jeune et célibataire qui habitait dans le royaume des Deux Caps, un royaume où il faisait bon voler toute la journée. L’animal était un véritable prince, un grand seigneur, le meilleur navigateur des airs.
Tout allait pour le mieux jusqu’à hier. Jusqu’à hier, le prince pouvait tout faire. Il s’amusait et jouait sans se soucier de son avenir. Il pensait être le maître du royaume, le plus beau – et le seul – mâle de la région. Et, surtout, il n’y en avait pas deux comme lui qui savait attirer l’attention de toutes les espèces animales volantes. Tout le monde (surtout les filles) l’admirait pour sa maîtrise de vol, pour ses belles paroles, pour sa technique de pêche et pour sa façon de parader. Justement, il aimait tellement parader qu’aucune femelle, digne de son espèce, n’avait voulu voler jusqu’à lui pour être sa compagne. Cela ne l’avait jamais dérangé.
Or, hier, ses parents lui avaient appris qu’il devait se dépêcher de trouver une fiancée avant le printemps prochain s’il ne voulait pas être le dernier de son espèce dans cette région.
En effet, dans ce royaume, il était l’unique descendant de la famille des pétrels.
Ce matin, il voulait encore discuter sur cette obligation de reproduction.
— Mais, Père, cela ne me laisse qu’une saison !
— Je sais mon fils. Ta mère et moi pensions que tu allais te rendre compte du temps qui passe et que…
— Et que tu n’es plus tout jeune, mon garçon, continua la reine.
— Mais je n’ai que quinze ans, en pleine plume de l’âge, rétorqua le prince, vexé.
— « Que » ?… « Déjà » tu veux dire ?… Tu penses sérieusement qu’une femelle va tomber sous ton charme et te donner libre accès à son intimité en un claquement de bec ? lui répondit sa mère d’un ton un peu sévère.
Le prince baissa la tête. Il devait trouver une compagne, coûte que coûte, sous peine de ne plus voir un seul oiseau de son espèce.
— Mais où vais-je la dénicher ? Jusqu’où devrais-je voler ?
Il connaissait le royaume par cœur et aucune cachette n’avait plus le moindre secret pour lui.
Mais un jour, alors qu’il ne s’y attendait pas, il fit une rencontre pour le moins surprenante.
Il était occupé à planer, tout simplement, sans prêter attention aux spectatrices et autres courtisanes qui n’avaient d’yeux que pour lui, quand il vit un étrange animal, tapi dans l’herbe, sur le bord de la falaise. Jamais auparavant, il n’avait admiré pareille espèce.
Il se laissa glisser un peu plus bas dans les airs, pour être plus proche de cette inconnue. Il n’avait pas peur. Il ne ressentait pas de danger et, par il ne sait quel mystère, il était même attiré à elle, comme à un aimant. Il poursuivit sa descente pour être à un coup d’aile de l’objet de sa curiosité.
Là, il l’entendit murmurer :
— Oui, continue, approche encore un peu. Sais-tu que tu es magnifique ? Je n’avais jamais vu d’oiseau comme toi. Tu es grand, beau, tout en finesse. Tu planes en délicatesse. Tu as le regard noir, vif et doux à la fois.
« Oui, oui, je sais déjà tout cela », dit la petite voix intérieure du prince.
Et alors qu’il s’approchait encore davantage, guidé par la parole envoûtante de l’étrangère, il vit un drôle d’engin entre les…
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Ce ne sont pas des pattes, pas des ailes non plus… On dirait… des mains ! Oui, des mains ! Oh ! Roi du ciel, c’est un humain ! réalisa subitement le prince.
Clic, clic, fit l’appareil photo de la jeune femme.
— Ça va être une photo extraordinaire ! Un portrait comme jamais je n’ai pu en avoir d’aussi près. Merci bel oiseau, dit la femme au regard pétillant.
Le prince n’en revenait pas. Il s’était déjà fait prendre au jeu de la séduction par un goéland, par une mouette et même par une pie, mais un être humain, ah ça non, jamais !
Perturbé par cette révélation, il resta dans ce courant thermique, juste devant les yeux de cette bête à deux grandes pattes et aux longs…
— Cheveux ! Elle n’a pas de poils, pas de plumes, mais des cheveux ! dit le prince quelque peu déboussolé. Je croyais ne rencontrer cette espèce d’être vivant que dans les contes. Me voilà bien avec cette nouvelle femelle en face de moi.
Il avait beau être surpris, le prince n’en restait pas moins intéressé par le fait de faire la connaissance d’une telle créature. Il se laissait photographier à loisir, montrant un profil, puis l’autre, faisant des figures dans le ciel comme lui seul en était capable.
Quand son horloge biologique sonna au fond de son cœur, il se rappela sa mission. Il se posa non loin de la jeune femme pour se relaxer un peu, avant de prendre, enfin, sa route en quête d’une vraie femelle pétrel.
Ainsi, après cinq minutes de repos, ses yeux se fermèrent doucement. L’humain tenta, timidement, de s’approcher de lui. Hélas, les cinquante-cinq kilos du bipède eurent raison de son poids et, à moins de dix mètres du prince, elle fit craquer une fine branche qui le réveilla en sursaut. Stupéfait, il n’eut pas le temps de décoller et de s’enfuir à la hâte.
Cependant, ses groupies étaient là et veillaient sur lui. Et c’est un groupe de cinq femelles, bavardes et rieuses, qui attaqua la belle et longue chevelure bouclée. Les becs piquaient sur la tête de la photographe, tandis que les fientes pleuvaient jusqu’à décourager celle qui recevait ces cadeaux malodorants et collants.
La pauvre victime arrêta net sa progression vers le prince. Les mouettes aussi stoppaient leur attaque.
Le prince, le cœur battant la chamade, observait toute la scène, médusé.
— Oh ! Ça va les filles, dit la femme qui essuyait les déjections gluantes. Si vous voulez que je vous tire le portrait, il va falloir calmer votre jalousie !
— Une photo ? De nous ? Ici et maintenant ? Les mouettes n’en revenaient pas.
Personne n’avait jamais osé proposer de les prendre en photo. Celle avec son capuchon couleur chocolat sur le visage, la plus âgée, la chef certainement, s’ébroua et se lissa les plumes méthodiquement. Elle s’approcha, tourna la tête, tendit le cou et posa. Son petit manège était bien préparé, on aurait dit qu’elle avait fait ça toute sa vie d’oiseau.
Elle aurait pu être top model dans une autre vie…
Le prince n’y croyait pas. On lui piquait la vedette ! Téméraire, et un peu fou aussi sans doute, il avança à son tour. La démarche un peu maladroite à cause de sa taille fit mouche et attira à nouveau le regard de la jeune femme sur lui.
— Voyez les copines, le prince arrive vers nous. Il veut certainement qu’on pose avec lui, bafouilla la plus jeune des mouettes, celle avec du gris et du brun partout sur les ailes.
— Dans vos rêves, lança l’intéressé. Cette charmante, heu, dame, est venue ici pour moi. Des oiseaux de votre genre, elle en a déjà vu plein, n’est-ce pas, beauté ? répliqua-t-il avec soudain beaucoup d’assurance, un grand sourire aux mandibules.
La jeune femme lui fit un clin d’œil et répondit courtoisement aux petites midinettes :
— Il n’a pas tort, vous savez. Néanmoins, dit-elle en montrant son appareil photo, je n’ai pas encore eu l’occasion de capturer dans ma boîte magique une mouette qui s’appelle Sabine. Si vous me la trouvez, je vous promets de vous consacrer le reste de ma journée.
— Mouette Sabine ? se questionnèrent-elles. Nous ne la connaissons pas. Mais ce n’est pas grave, nous allons la chercher rien que pour vous. Les trajets les plus longs ne nous font pas peur. Nous aimons voler. Dès que nous l’aurons trouvée, nous vous conduirons jusqu’à elle.
Et elles partirent aussitôt dans un brouhaha comme seuls ces oiseaux-là savaient le faire.
À peine avaient-elles décollé que le prince rigolait à gorge déployée.
— Mouette Sabine, mais d’où la sortez-vous ? J’en ai bien connu une qui s’appelait comme ça, mais c’était il y a des siècles !
— Ah bon ! Elle a réellement existé ? J’ignorais cela, j’ai inventé ce nom-là afin qu’elles s’en aillent et qu’elles nous laissent tranquilles, avoua la jeune femme.
Alors que les deux complices pouffaient de la bonne blague, la mouette qui avait été prise en photo, celle-là même avec son capuchon brun sur la tête et qui s’était donnée en spectacle, les épiait derrière un rocher. Elle n’avait pas été dupe. Elle était amoureuse du prince, mais pas idiote comme ces oiselles immatures.
Le fils du souverain et la jeune femme bavardaient gaiement sans s’imaginer une seule seconde qu’ils étaient surveillés. Ils devenaient très familiers et se rapprochaient de plus en plus l’un de l’autre.
Voilà à nouveau une étrange relation que le prince liait, au grand désespoir et à la colère de l’espionne. La mouette les écoutait et ne perdait pas une miette de ce qu’ils se disaient entre eux.
— Tu sais, bel oiseau, j’ai entendu, dire que tu devais te trouver une fiancée rapidement. Que fais-tu encore avec moi ? Ne ferais-tu pas mieux de partir à la recherche de ta dulcinée ?
— Oh ! Que veux-tu ? J’ai déjà beaucoup voyagé et je n’ai jamais vu une fille qui me plaise. Celles qui tournent autour de moi sont soit des jeunettes, soit des vieilles laides et méchantes qui n’ont qu’une seule envie : monter sur le trône. J’aimerais rester dans mon royaume, mais hélas, plus aucun pétrel n’y habite. De plus, je n’ai pas le désir de m’acoquiner avec une autre espèce… Le fruit de cette union serait un sang mélangé, un hybride, et tous savent que c’est interdit.
La mouette, qui espérait entendre cela, prit la plume magique qu’elle avait volée à sa tante, la bonne fée blanche, et se changea en une belle femelle pétrel. Évidemment, elle ne passa plus inaperçue et le rocher qui l’abritait était désormais trop petit pour la cacher.
Le prince n’en croyait pas ses yeux. Pas plus que la jeune femme. La mou… enfin, Dame Pétrel avança d’un pas dans leur direction. Elle avait la démarche légère, ce qui n’échappa pas au futur roi. Elle était d’une élégance à couper le souffle. Coquette jusqu’au bout des pattes, elle avait de longs cils noirs, aussi noirs que son regard et un plumage resplendissant qui sentait bon le parfum « Nuages Désirs ». Quand elle ne fut plus qu’à une envergure du prince, celui-ci perçut un fin collier, couleur chocolat, au cou de la belle.
— Mais qu’est-ce donc très chère ? lui demanda-t-il pour la forme, car il avait déjà succombé à son charme.
La mouette n’avait pas imaginé qu’elle garderait une trace de sa précédente enveloppe corporelle. Elle rougit puis fit mine d’être flattée par cette remarque et répondit :
— Oh ! Cela vous plaît-il mon prince ? C’est un collier, un bijou familial. Il me provient de la grand-mère de ma mère.
— Il vous va à ravir, il vous colle à la peau, dirait-on.
La jeune femme qui n’en revenait toujours pas de cette soudaine apparition, prit son appareil photo numérique et immortalisa le couple. Elle savait qu’il n’était pas possible que ce soit cette femelle, d’où qu’elle vienne et quel que soit son nom, qui devait épouser le prince. Elle connaissait celle qui devait devenir princesse du royaume, ce n’était personne d’autre qu’elle ! Si elle n’y arrivait pas, elle resterait à tout jamais dans la peau d’une humaine, et ça, elle n’en voulait pas. Non, elle n’en pouvait plus de ne pas voler, de ne pas sentir le vent sur ses ailes, de ne pas pouvoir se régaler de délicieux poissons sauvages.
Alors, elle décida d’en savoir plus sur cet oiseau venu de nulle part. Elle changea l’option de son engin et regarda le cliché qu’elle venait de prendre. Et là, à son grand étonnement, ce qu’elle vit n’était pas une belle femelle pétrel qui était à côté du prince, mais cette mouette à tête brune qu’elle avait fait semblant de saisir plus tôt dans sa boîte à images.
— « Sorcière », grogna-t-elle en son for intérieur.
Elle s’approcha, d’un air déterminé et vengeur, vers sa rivale. Quand elle insista pour montrer la photo à « son » prince, elle fit en sorte de se mettre entre eux deux pour mieux pouvoir pousser la traîtresse. Et la surprise fut de taille lorsque ce dernier vit le portrait de celle qui devait être la future princesse du royaume.
— Toi ? ! Vilaine mouette tricheuse. Comment as-tu osé ? Tu as joué avec mes sentiments, tu as trompé mon cœur et ma tête ! Tu n’as pas le droit de rester en vie après cette supercherie. Néanmoins, comme je ne suis pas un tueur, je vais réfléchir à la sentence que tu mérites.
Avant que la jeune femme ne puisse pousser l’affreuse mouette, le prince déploya son aile gauche d’une étrange façon et dit d’une voix qui ne semblait ne pas être la sienne :
— Toi, mouette, traîtresse, menteuse, tricheuse, je t’ordonne de quitter le royaume des airs et de rester jusqu’à la fin de ta vie dans la mer ! Que le sort te frappe et s’exécute immédiatement !
À ces mots, une nuée d’écailles brillantes enveloppa la fausse pétrel. Un battement d’ailes plus tard, un poisson énorme prit la place de l’oiseau.
— Hum ! Avec cette taille, j’en ferais bien mon souper, dit le prince en plaisantant devant la proie qui venait de se matérialiser devant ses yeux.
Il ne put dire autre chose, car la jeune femme donna un coup de pied dans le poisson. Celui-ci tomba de la falaise et rejoignit l’océan. La pauvre bête n’eut pas le temps de découvrir qu’elle pouvait respirer sous l’eau qu’elle fut engloutie par une gargantuesque baleine.
— Ah ! Que la chaîne alimentaire du règne animal est bien faite, soupira la créature aux cheveux bouclés.
Se retournant vers elle, le prince la questionna du regard. Il semblait vouloir lui demander :
« Comment le savais-tu ? » Et pour simple réponse à son interrogation, la jeune femme prit la tête de l’oiseau entre ses mains délicates et l’embrassa sur le bec. Le baiser fut un peu rude sur ses fines lèvres, mais rapidement, des milliers de plumes blanches tourbillonnèrent autour de ce nouveau couple biscornu. La demoiselle retrouva sa forme de princesse Fulmar, la plus jolie des princesses et la plus jolie de toutes les femelles pétrel.
Il vécurent heureux et eurent comme tous les oiseaux de cette espèce, un seul enfant !

