Les syrphes et moi

Petit insecte, viens, viens, n’aie pas peur,
Viens te poser sur mon doigt, tout en douceur.
Promis, je ne mords pas, je suis sage,
Je veux juste admirer ton visage.

Petit insecte, viens, viens, approche-toi,
Pose tes pattes sur ma main, aies confiance en moi.
Tu y seras bien, sur le dos de mon doigt.

Le temps d’un repos,
Le temps d’une photo,
J’aimerais t’identifier, percer ton mystère,
Toi, le petit danseur de lumière.

Avec application, je te tire le portrait,
Avec l’application, ton nom apparaît.
Cheilosia ! te voilà enfin nommé,
Petit syrphe velu, enfin révélé

Syrphe « Cheilosia »  – Domaine Sart-Tilman (Liège) 19/03/2026

Les yeux sont rapprochés, il s’agit donc d’un mâle.

Histoires de pensées: écouter au-delà des mots

Il y avait une pensée. Non, en fait, elles étaient plusieurs. Mais l’une d’elles a été choisie.
Elle m’a parlé. Elle nous a parlé. Beaucoup, mais brièvement. Après avoir dit ce qu’elle avait à dire, elle s’est tue.

Intimidée par le groupe, sans doute, elle n’a plus dit mot.

Elle était là, et on la regardait, on espérait, on y croyait encore.

Après un instant de silence absolu, je me suis approchée d’elle. Accroupie pour être à son niveau, je lui ai chuchoté des mots doux.

Et là, elle m’a raconté ce qu’elle pensait de nous. Normal pour une pensée de penser.
Alors qu’elle était dehors, à profiter des rayons du soleil, à somnoler sur le chant d’un rouge-gorge infatigable, elle a été réveillée. En douceur, mais sans lui demander son avis, on l’a transportée, on l’a déplacée et on l’a enfermée dans une pièce.
Elle s’est sentie étouffée. Observée comme une chose bizarre. Elle n’a pas su compter le nombre de paires d’yeux qui la scrutaient, trop, beaucoup trop, mais elle a su qu’on attendait quelque chose d’elle.
Alors qu’elle contemplait la fenêtre, tournant le dos à la mousse et aux autres plantes cousines, elle nous a entendu nous présenter.
Curieuse de nature, elle a tendu un pétale. Dix-neuf prénoms sont sortis, tantôt avec un timbre souriant, tantôt hésitant ou intimidé, mais jamais moqueur.
Elle attendait la suite.
Une voix grave a raconté une histoire. C’était abracadabrant. La pensée me dit qu’elle n’a rien compris. Ça parlait de champignons et d’hommes drogués. Pourquoi parler de champignon, il n’y en a pas ici, me précise-t-elle.
Puis elle a entendu une autre histoire. La mienne. Là, elle s’est sentie plus vivante. Je parlais d’une plante qui a été appelée au tribunal pour confondre un malfrat. La pensée me dit qu’elle avait déjà entendu cette histoire, il y a longtemps. Elle s’est aussitôt sentie plus importante. Elle s’est légèrement redressée.
Comme la mousse ne pipait toujours pas un mot, elle s’est dit qu’il était de son devoir de nous expliquer sa façon de penser.
Elle a tout lâché, d’une traite. Ce qu’elle disait produisait de la musique ! Ben oui, quand elle parle, nous les Humains, on ne comprend rien, pire, on n’entend rien ! Alors, il nous faut une machine pour traduire les ondes végétales en sons. Et la pensée a été surprise. Car on a entendu quelque chose, mais on ne l’a pas comprise pour autant.
Alors, comme elle a vite réalisé qu’on ne pouvait échanger, elle s’est tue.

Chargée de communication pour la pensée du jour, je vous confie cet échange tout à fait exceptionnel.

J’ai passé quatre heures à faire connaissance avec dix-huit personnes, pour un poste, pour l’asbl Les Fougères. Parmi les dix-sept candidat·e·s dont je fais partie, un·e seul·e sera retenu·e. J’y suis allée avec curiosité, sans arrière-pensée. Juste pour découvrir, pour faire connaissance, pour créer du lien. Pour apprendre des autres.

Et de ces quatre heures, je suis ressortie avec le sourire, grandie, et des pensées par milliers.

La pensée, elle, a déjà recouvré la liberté.
Le rouge-gorge chante encore.

Clic sur le logo de l’ASBL « Les Fougères » pour lire leur article concernant la musique des plantes.


C’était un chapitre de mon histoire vécue hier après-midi, lors d’un entretien-rencontre pas comme les autres.

Moments magiques dans la nature : observations et apprentissages

Une matinée d’émerveillement : quand la nature devient une leçon vivante

Je me suis amusée hier matin. À marcher, à observer, à être attentive à tout ce qui m’entourait : la nature, les animaux, les végétaux et les champignons. Une balade transformée en exploration grâce à ce que j’avais appris la veille.

Vendredi justement, lors de ma formation, le directeur des CNB était venu partager ses connaissances avec nous. Deux petites sorties sur le site, un jeu pour comprendre qui mange quoi dans la nature le matin, puis l’après-midi, la théorie : biocénose, biotope, fabrication du carbone… Des mots nouveaux qui résonnaient encore dans ma tête.

La biocénose, c’est quoi au juste ?

C’est l’ensemble des êtres vivants – animaux, végétaux, champignons, micro-organismes – qui vivent dans un même milieu et interagissent entre eux. Imaginez une forêt comme une immense colocation où chacun a son rôle, ses relations, ses alliances et parfois ses conflits !

Durant ma balade, j’ai porté un autre regard sur tout ce qui m’entourait. Ces arbres, ces champignons, ces végétaux… sont-ils en concurrence ? En coopération ? En symbiose avec leur « hôte » ? Peut-être sont-ils prédateurs ? À moins qu’il n’y ait là que du commensalisme ou de l’amensalisme (ces mots si savants pour décrire les relations du vivant).

Le mutualisme de la Sittelle

Quand j’ai entendu la Sittelle donner son cri d’alerte pour prévenir les autres habitants de la forêt de ma présence, je me suis aussitôt souvenue de cette technique dite du mutualisme. Comme le geai et le merle, elle joue les sentinelles au bénéfice de toute la communauté. Le martin-pêcheur aussi, que je n’ai repéré qu’à son cri lancé en vol, participe à cette chaîne d’information.

Tac tac tactactactactac. Le martellement du pic épeiche. Il cherche à manger et fait des trous dans les arbres : de la prédation sur les insectes. Tout comme ces bourgeons grignotés, œuvre du chevreuil. Encore de la prédation.

Le grand air qui fait du bien

Il faisait beau, très agréable pour se promener. Quasi toute seule sur une grande partie de ma balade. Cela m’a fait le plus grand bien après avoir joué au taxi et roulé presque deux heures chaque jour, mobilisant mon attention et ma mémoire lors de la formation. Le grand air, il n’y a que ça pour m’aider à prendre du recul, à souffler, à respirer. Je me détends tellement en observant tous ces vivants.

Et c’est étrange comme je parviens à ne plus entendre la route à côté. Je me fonds littéralement dans le bois. Je suis tantôt orite à longue queue, tantôt mésange bleue, ou encore champignon, ou même grèbe, cormoran ou buse !

Premier moment extraordinaire : le pic épeiche

Je l’entends, j’imagine son bec cogner avec force et vivacité le tronc d’un arbre. Je le cherche du regard. Je le vois, tout là-haut, pas bien loin, à l’intérieur du bois.

(C’est fou comme l’Humain est sale – des déchets un peu partout, ça m’écœure. La prochaine fois, je prendrai un sac poubelle. Même si ça me dégoûte de ramasser la crasse des autres, je le fais pour la nature.)

Revenons à quelque chose de plus gai : le pic. Pour une fois, j’ai pris avec moi ma paire de jumelles 8×42 et mon appareil photo bridge. Dans la forêt, par temps magnifique, les jumelles sont vraiment géniales, plus lumineuses. Je peux m’émerveiller des détails de cet oiseau noir, blanc et rouge. Avec le zoom de l’appareil, impossible de déterminer le sexe, mais les jumelles sont formelles : pas l’ombre d’une tache rouge à la nuque. C’est une femelle.

Après l’avoir observée durant un peu plus de cinq minutes, je continue mon chemin. Un chant puissant et caractéristique me fait tourner la tête : un rouge-gorge ! Je le repère immédiatement grâce à son plastron orange. Mais dès que je vise Robin avec mon appareil, zou, il descend d’un étage végétal et devient invisible. Il continue à chanter… Je patiente derrière un arbre, espérant qu’il remonte, mais en vain.

Et là, un oiseau passe littéralement sous mon nez. Le pic épeiche se perche à deux arbres de moi, un peu plus bas que la première fois. Cache-cache réussi, mais j’arrive quand même à lui tirer le portrait encore une fois !

Deuxième moment : les Bernaches affamées

Sur le chemin du retour, toujours le long de l’eau sur le Ravel, je commence à avoir faim. Il est midi passé, cela fait deux heures que je flâne. Je sors de quoi sustenter ma faim – j’en ai encore pour une heure minimum avant de rentrer. Mes biscuits salés sont écrasés dans la boîte. Des miettes tombent sur mon appareil qui pend à sa lanière. D’un geste, je secoue l’appareil, frotte mon pull et ma main.

Tout à coup : Kwa kwa kwa ! Quatre Bernaches du Canada déploient leurs ailes, décollent de l’eau et volent… pile dans ma direction ! Elles restent très bas, à même pas un mètre de l’eau, et se laissent glisser jusqu’à cinquante centimètres de moi.

Pendant quelques courtes secondes, je ne comprends pas. La première, la plus proche, me fixe de ses yeux :

— Tu as à manger pour nous ?

— Ah non ! Désolée, ce n’est pas pour vous, ce n’est pas bon pour vous.

Elles étaient à une dizaine de mètres au début, calmes au bord de l’eau. Mon geste de nettoyage a été le signal : feu vert pour manger ! Hélas, elles ont dû se contenter de me regarder m’éloigner. Elles devaient être très déçues…

Troisième moment : le lézard caché

Quelques cyclistes et joggeurs passent. Heureusement, ça reste calme. Je reconnais le chant de la sittelle et celui du troglodyte. L’application BirdNET m’informe qu’elle a identifié « presque certain » un Grimpereau des jardins, que je finis par apercevoir furtivement grimper le long d’un arbre : brun contre brun. Heureusement que ma vue de loin est excellente !

Je ralentis ma marche. Je longe un mur de pavés et pierres, haut d’un mètre vingt environ, colonisé par toutes sortes de végétaux qui ont profité des interstices. Je distingue une grande toile d’araignée. Une grosse mouche se pose. Aussitôt, je pense à « eux ». Avec la météo printanière en avance, je me demande si les lézards seront de sortie pour se dorer le museau au soleil.

Certains joggeurs ralentissent, tentent d’apercevoir l’objet de ma curiosité. Ils ne voient rien. Mais moi, si ! Un lézard des murailles est là, qui crapahute et trottine en se dandinant comme seuls les lézards savent si bien le faire. Photo. Jumelles. Photo. Jumelles. S’il n’avait pas bougé, je l’aurais sûrement loupé. Ils savent si bien se fondre dans le décor !

Je suis ravie ! Quelle magnifique journée !

Quatrième moment : le ballet des buses

Je suis près de chez moi. Enfin, à deux kilomètres. Cette fois, pas question de passer par la lande – à chaque fois que je grimpe dans ce bois à onze pour cent de dénivelé, j’ai mal au dos pendant quarante-huit heures. Je prends la rue à sens unique qui grimpe bien, mais à mon aise. Pour une fois, je mangerai plus tard, ce n’est pas grave.

Les mésanges donnent de la voix. Elles chantent, chantent, c’est inouï. Je bascule la tête en arrière pour voir, entre les arbres qui bordent la rue, le ciel bleu. Je me dis que ce serait sympa de photographier l’épervier que j’ai déjà croisé plusieurs fois dans les parages.

Sans mentir, je n’ai pas le temps de terminer ma réflexion qu’une large silhouette traverse mon champ de vision : une buse variable ! Elle est plutôt basse. Vite, clic-clic, je tente le tout pour le tout sans passer par les jumelles. Le rapace décrit des cercles de plus en plus larges, de plus en plus haut.

Hé ! Elle n’est pas toute seule ! Deux buses dans le ciel ! Un couple ? J’aurais aimé faire d’autres photos des deux ensemble, mais elles étaient trop éloignées l’une de l’autre pour mon appareil.

« Incroyable ! » Je le dis tout haut. Il n’y a personne pour m’entendre. Tout le monde doit manger à cette heure.

Cinquième moment : la mésange mystérieuse

En parlant de manger, je passe devant une maison qui borde la forêt, sans jardin à proprement parler. En hiver, les habitants donnent toujours à manger aux oiseaux : mangeoires et filets avec cacahuètes. (Bon, je n’aime pas ces filets – les griffes peuvent rester accrochées et l’oiseau piégé peut en mourir.)

Malgré le beau temps et les températures clémentes, il y a du monde au restaurant : mésanges bleues et charbonnières principalement, une dizaine, qui font des allées et retours entre le restaurant suspendu et les arbres de l’autre côté de la route.

J’avise d’abord un arbre envahi par le lierre. Du commensalisme parfait : le lierre profite du support de l’arbre pour grimper vers la lumière sans le déranger ni le blesser, et l’arbre ne reçoit rien en retour. Je fais une photo pour illustrer ce que j’ai appris en formation, pour retenir ces mots nouveaux.

Et puis là, pile devant moi, se pose une mésange différente. Je fais le vœu que ce soit une mésange huppée ou une mésange noire, que je n’ai pas encore immortalisées. Ce ne sera ni l’une, ni l’autre : une mésange nonnette ou boréale. Bien que j’aie lu des articles et visionné des vidéos sur leurs différences, je ne sais toujours pas les identifier avec certitude quand elles sont devant mon nez !

Les vas-et-viens sont si rapides que j’appuie sur le déclencheur sans viser. La mésange avec son « casque » noir, une charbonnière et deux bleues virevoltent entre les branches en ne se posant que deux ou trois microsecondes ! Quand la petite troupe est hors de portée, je regarde si j’ai au moins une photo nette.

Bingo ! Je suis trop contente !

Le bilan d’une balade magique

Je n’en reviens pas d’avoir eu la chance de vivre ces moments uniques, merveilleux et tout simplement naturels. En trois heures et demie, j’ai fait mes 10 000 pas, environ 7,5 km, sans me perdre, en profitant énormément du calme, du soleil, des vivants vibrants tout autour de moi.

Sans être précise, j’estime avoir observé une trentaine d’espèces différentes – animaux, végétaux et champignons confondus.

Bonus : les champignons orange

Une dernière anecdote ? Tout près de chez moi, j’avise au loin des boules orange sur le haut d’un tronc coupé à environ un mètre soixante. Je le sais car je mesure à peine plus et je n’arrivais pas à voir sans me mettre sur la pointe des pieds, bras levés pour faire la photo. C’est sur cet arbre que j’ai déjà identifié un champignon : une pleurote des huitres !

Ici, la couleur est vraiment orange et de loin, ça ressemble à des billes de différentes tailles. Je pense d’abord à un oubli – quelqu’un a oublié ses affaires qu’une autre personne a posées là pour éviter qu’elles traînent dans la boue. Je monte quand même la petite butte : encore des champignons ! La couleur m’étonne vraiment, donc je touche pour être sûre de ne pas confondre avec un objet humain. Mais non.

Grâce à l’appareil photo en mode macro, je peux voir d’autres minuscules champignons tout autour du rassemblement. Il s’agirait d’une Flammulina (peut-être Flammulina velutipes, le collybie à pied velouté, qui pousse souvent en hiver sur le bois mort). Le site observations.be n’est pas sûr à 100 %, donc je doute aussi un peu.


Les interactions du vivant : un enchevêtrement de relations

Durant ma formation, j’ai découvert que la nature est un immense réseau de relations. Chaque être vivant interagit avec les autres, et ces interactions ont des noms bien précis :

Le parasitisme : Une espèce vit aux dépens d’une autre. C’est le cas du gui que j’ai observé en « boules » dans les arbres. Cette plante s’accroche aux branches et puise l’eau et les nutriments directement dans l’arbre hôte. Elle peut l’affaiblir, surtout si plusieurs touffes de gui colonisent le même arbre. Contrairement au lierre qui ne prend rien à l’arbre, le gui est un vrai parasite !

La prédation : Un animal en chasse un autre pour se nourrir. Les traces de Castor que j’ai vues – ces arbres rongés avec les marques de dents bien visibles – témoignent de cette relation. Le castor abat les arbres pour manger l’écorce tendre et les jeunes pousses, et aussi pour construire son barrage. C’est un ingénieur de la nature qui transforme tout le paysage !

Et ces galeries creusées dans le bois mort par les larves d’insectes xylophages ? C’est du parasitisme : les larves se nourrissent du bois. Mais ensuite, le pic épeiche que j’ai observé vient les chercher pour s’en nourrir : voilà la prédation qui s’enchaîne ! Un même arbre mort accueille toute une chaîne alimentaire.

Les cavités que j’ai repérées – probablement creusées par les pics pour nicher – seront peut-être réutilisées plus tard par les sittelles ou d’autres oiseaux cavernicoles. C’est magnifique : le pic travaille, et d’autres en profitent les années suivantes !

Le commensalisme : Le lierre que j’ai photographié en est le parfait exemple. Il grimpe sur l’arbre pour atteindre la lumière, mais ne lui prend rien. Il ne le parasite pas, ne l’étouffe pas. C’est une relation à sens unique : le lierre gagne un support, l’arbre n’y gagne ni n’y perd rien.

Le chèvrefeuille grimpant, lui, c’est plus complexe : en s’enroulant si serré autour du tronc, il peut parfois gêner la croissance de l’arbre, voire le déformer. C’est entre le parasitisme léger et la compétition pour l’espace.

L’amensalisme : Imaginez un grand chêne majestueux qui fait de l’ombre. En dessous, les petites plantes ne peuvent plus pousser par manque de lumière. Le chêne ne gagne rien à leur nuire, il ne fait que… exister. Mais son existence empêche les autres de prospérer.

Le mutualisme : Quand deux espèces s’entraident. Comme la Sittelle qui donne l’alerte et prévient tous les habitants de la forêt d’un danger. Tout le monde en profite, elle aussi !

La compétition intraspécifique :des individus de la même espèce en concurrence pour les mêmes ressources. Ici, vous avez là une véritable colonie de champignons décomposeurs (Stereum subtomentosum) qui colonise ce tronc mort. Tous de la même espèce, ils se disputent l’espace et les nutriments.

La symbiose : deux espèces qui collaborent pour leur bénéfice mutuel. Sur cette photo, le lézard des murailles guette, immobile. Autour de lui, les lichens (taches blanches sur les pierres) ; ces étonnantes associations symbiotiques entre un champignon et une algue qui vivent ensemble et s’entraident.  (et pour rappel, le lézard exerce de la prédation sur les insectes, mouche décrite dans mon texte, pour se nourrir.

La compétition interspécifique : cela se passe avecdes espèces différentes qui rivalisent pour un espace ou une nourriture.  Sur cette photo (où j’ai entouré le Pic épeiche), regardez les arbres. Ils sont en compétition pour la course vers la lumière. Ces arbres de différentes espèces s’élancent vers le ciel. Dans cette forêt dense, seuls les plus hauts peuvent profiter pleinement de la lumière.

Toutes ces relations s’entremêlent dans la biocénose – cette communauté de vivants qui habitent un même milieu. Et moi, ce matin-là, j’étais une observatrice émerveillée.

TELECHARGER le texte et les photos (fichier PDF)

Grève du TEC, ça m’énerve

Tôt, trop tôt, encore trop tôt
Pour aller au boulot.
TEC en grève, depuis des jours,
Des jours et des jours.
Fatiguée de faire le taxi,
Prisonnière dans les files,
Embouteillages monstres,
L’heure qui file sur ma montre.
7h20, on démarre.
Il fait encore noir.
J’en ai marre, j’en ai marre,
Fatiguée de faire le taxi,
D’être à peine éveillée,
Rouler pendant une heure,
Conduire mon fils et sa sœur.
Puis suivre une super formation,
Réfléchir, penser à des actions…
Tôt, trop tôt, bien trop tôt
Pour aller au boulot.
Mais soudain…
Il n’y a encore personne,
Sauf quelques oiseaux qui volent.
Un pic épeiche,
Telle une flèche,
Puis le chant de la sittelle,
Cette belle, très belle demoiselle.
Et ce ciel coloré,
Du soleil qui va enfin se lever.
Et ce ciel coloré
Dilue mon humeur, ma fatigue oubliée.

Dynamique de groupe : de la théorie à la pratique !

Après six ans à mi-temps, je suis tombée au chômage. Et en dépression. La dépression était là bien avant, mais je ne l’ai pas vue. Adepte du journaling, cette thérapie par l’écriture me trompait. Il m’a fallu vouloir quitter ce monde pour me rendre compte que je n’allais pas bien !

Les oiseaux, les balades, la marche et l’écriture – en plus de suivis thérapeutiques et d’un traitement – m’ont sauvée. J’ai appris à écouter mes propres saisons intérieures et compris qu’en hiver, je dois suivre ma météo personnelle autant que celle de la nature.

C’est ainsi que j’ai débuté fin janvier une formation intensive à temps plein qui se terminera fin novembre. Le thème me parle profondément (comment n’y ai-je pas pensé avant ?), le lieu est idéal – un petit bois loin du centre-ville – et je connais certains formateurs pour avoir suivi avec eux une autre formation il y a huit ans.

Mais voilà : nous sommes treize. Moi qui me sens mal à l’aise au-delà de six personnes ! Heureusement, les activités se font en sous-groupes de trois à cinq. Grâce au cadre, à l’organisation et au rythme qui allie théorie et pratique, après cinq jours, je suis toujours là.

Après une semaine, nous avons été invités à écrire un petit mot « sur le dos » de chaque participant·e. J’avais déjà reçu cette feuille de compliments il y a huit ans. J’étais très curieuse du résultat :

  • Enthousiasme !
  • Pleine d’idées
  • Sans toi, je n’aurais pas pu être là cette semaine, merci 😊
  • Merci pour ta passion communicative
  • Énergique
  • Merci pour le partage de tes connaissances ornitho
  • Merci pour ton sourire et ta bonne humeur
  • Pop-corn naturel
  • Enthousiaste et amoureuse des animaux

Ces mots illustrent ma présence entière durant ces journées partagées.

Je me suis toujours présentée comme effacée, timide, en retrait. Est-ce ma dépression qui m’a transformée, ou les années qui forgent mon caractère ? Lors d’une activité en sous-groupe où j’étais « actrice », je me suis imposée sans le vouloir comme leadership ! Parce que le sujet me touchait, parce que l’affect a pris le dessus, j’ai tenu le crachoir bien plus souvent qu’à mon tour ! Une vraie pie bavarde 😉

Ces activités m’ont fait comprendre que j’avais changé. Pas entièrement, mais oui : même adulte, on peut changer. Grâce ou à cause d’expériences vécues, nos idées et nos actions se modifient.

Hier, nous avons eu la surprise d’entendre que notre groupe de cinq avait été « au-delà de la proposition », que nous avions « dépassé la consigne » ! Sans nous connaître vraiment, après une quinzaine d’heures « ensemble », nous étions sur la même longueur d’onde. Une sorte de jeu de rôles où chacun s’est fondu dans son personnage sans se poser de questions.

Le lendemain matin, ce samedi, le réveil était tôt (merci les chats !). Je n’ai pas réussi à me rendormir : je voulais écrire l’histoire de cette activité.

Moins de deux heures pour écrire cette nouvelle. Tout était déjà là, dans ma tête, dans ma mémoire. Je n’avais plus qu’à arranger les phrases et ajouter des détails pour que tout colle.

J’ai pris un immense plaisir à me replonger dans mon rôle pioché au hasard – un rôle qui ne pouvait pas être plus opposé à mon profil : espionne pour un diamantaire !

Écrire, c’est dans mes veines. Ça coule de source.

Bonne lecture !

Image de couverture imaginée grâce à l’application Stellarium

Voyage sensoriel : une journée de formation avec la nature à mes côtés

Lundi matin, 7h30. Grève des transports en commun. Je me suis proposée d’aller chercher deux personnes près de la gare. Il y avait quelques trains épars. Un peu d’embouteillages, mais pas trop. Arrivée à 8h20. Trop tôt, la formation commence à 9h. Mais ainsi, ma nouvelle collègue et moi-même pouvons découvrir les locaux à notre aise. Je feuillette quelques livres dans la bibliothèque. Il y a des fauteuils. Un petit frigo dans lequel je range ma soupe patates douces et poires.

Les autres arrivent doucement. Je ne tarde pas à quitter la salle de repos pour la salle des cours, car je ne veux pas être coincée, j’aime choisir ma place, toujours face à la fenêtre (des arbres et donc des oiseaux), à un bord ou une extrémité de table. Tables en U pour que nous puissions tous nous voir.

Présentation du staff des formateurs. Présentation des stagiaires. Nous sommes treize. Une personne a annulé sa présence la veille ! Une autre est absente. Un homme pour douze femmes. Entre 25 et 60 ans. D’horizons différents. D’études et de parcours professionnels différents.

Le groupe a l’air sympa, comme ça, à vue de nez. Je suis étonnée du nombre de personnes ayant connu ou traversant encore en ce moment des difficultés émotionnelles (burn-out principalement, épuisement, dépression), dont je fais partie… Ce sont toutes des personnes demandeuses d’emploi.

La pièce est petite, vraiment étroite. Trop petite pour le groupe. Petite pause au milieu de la matinée. Je quitte la salle pour aller me faire un thé. Je papote un peu à gauche et à droite, mais je n’arrive pas à me connecter aux autres. Il fait étouffant pour moi dans ces locaux et la proximité est trop importante pour moi. Aucune circulation ou très difficilement entre les tables et les murs. Je suis tout près de la porte. Je dois la fermer pour pouvoir quitter ma place.

L’heure de midi arrive rapidement. Je ne suis pas les autres pour découvrir la cafétaria ou les autres locaux. Je sors, sans veste, juste avec les gants et mon smartphone. Car j’attends une réponse de mon organisme de chômage et du « pôle emploi ».

Aucune réponse. Mais dehors, je respire enfin.

Il fait froid. Moins un degré. Il y a même quelques rares flocons épars qui flottent comme des pensées perdues. Et surtout, il y a un brouillard qui suspend le temps entre les arbres.

L’organisme de formation est installé dans un petit bois, coincé entre différentes routes, il fait partie du campus universitaire. Pleins de petits et de moyens bâtiments de formations, de recherches, d’études.

Ce brouillard rend l’ambiance du bois très particulière. Un peu comme s’il y avait des fantômes tout autour de moi. De gentils fantômes du froid. Qui soufflent sur mes joues et sur mes doigts. Qu’est-ce qu’il fait froid quand même ! Le monde semble enveloppé dans du coton, les contours s’estompent, les sons se feutrent. Je pourrais être seule au monde dans cette blancheur ouatée.

Deux corneilles noires croassent non loin de moi. Je vois leur silhouette en vol se poser au sol à une petite dizaine de mètres de moi, comme deux ombres mises en lumière par le brouillard. Surtout, j’entends un pépiement aigu que je ne reconnais pas. Je ne m’en formalise pas, je reconnais à l’audition très peu de chants d’oiseaux. J’enlève mon gant droit et j’ouvre l’application « BirdNet ». Au moment où j’enregistre le petit passereau bavard, discret mais bavard, une corneille s’égosille. Je crains un instant que cette voix grave et puissante surpasse, couvre l’autre toute petite et toute légère. Mais l’application identifie quand même « presque certain » un Tarin des aulnes. Il est de l’autre côté de la route, invisible dans la brume, mais je l’entends fort bien, comme une confidence glissée entre les branches. Je ne vais pas traverser la route, je vais un peu continuer mon chemin, car je ne connais absolument pas l’endroit et je veux découvrir un peu tout ce qu’il y a à proximité directe de ma formation. Sans trop m’éloigner (car je risque vraiment de me perdre, je n’aurai pas l’air bête le premier jour hihi).

Je continue à faire des photos des arbres habillés de leur voile opaque et léger, un voile brumeux et silencieux. Les branches se dessinent comme des encres de Chine sur un papier blanc. J’adore le résultat, un peu mystérieux, un peu étrange. Chaque arbre devient une présence, une silhouette presqu’impalpable mais solide.

Au moment où je décide d’aller me réchauffer en allant manger ma soupe et mes sandwiches, je croise une collègue de formation et un formateur. Nous échangeons quelques mots et, au-dessus de nous, passe une poignée d’Orites à longue queue. De brefs sons aigus s’échappent de ces minuscules boules de plumes qui traversent le brouillard comme de petits esprits ailés. Elles sont cinq, six, peut-être sept. Un autre petit oiseau, avec une queue courte, se mêle aux Orites. Je ne l’identifie pas tout de suite, il est trop haut. Pouillot ou mésange bleue ? Un « tiit », un seul, m’aide : c’est une petite Bleue.

J’ai vraiment froid. Je rentre, je réchauffe ma soupe, je mange mes sandwiches, j’échanges quelques mots avec d’autres nouveaux collègues de formation.

Vingt minutes plus tard, je sors à nouveau. Cette fois, avec ma veste. Un merle pousse un cri d’alerte. Je suis démasquée ! Une corneille donne encore de la voix. Et, à ma droite, mon regard capte un oiseau qui se pose au sol. Sur le parking. Près d’une voiture. De dos, il est tout brun. Il se retourne. Un rouge-gorge. Sa tache orange est comme un feu rouge. Je m’arrête.
Il s’arrête aussi. Il m’observe. Le feu toujours rouge devant moi, je ne bouge pas, et je l’observe à mon tour. Je souris. Je ne fais rien d’autre. Je l’observe et je souris. Nous sommes là, lui et moi, dans ce moment suspendu. Il me regarde encore une demi-seconde puis, il se déplace. Lentement. Sans se presser. Il marche en sautillant, comme s’il dansait sur les briques froides du sol. Il va se réfugier sous une voiture à l’arrêt, garée. Devenu quasi invisible à mes yeux, je me retourne lentement et me dirige à l’opposé. Pour découvrir un autre parking.

Une Sittelle torchepot se fait remarquer par son petit cri caractéristique. Celui-là, je pense pouvoir le reconnaître à coup sûr. Je ne sors pas mon téléphone portable pour l’identifier, j’écoute. Tout simplement.

Je suis là en cet instant, entièrement absorbée par les chants chuchotant de tous les vivants, par les voix criardes des plus grands et par les sifflotements ondulants des moins présents.

Tout à coup, un bruit sec, un claquement. La magie de l’instant, brisée. Un oiseau s’envole en faisant cogner ses ailes. Pigeon ramier ? Eh non ! Je me suis trompée ! C’était encore une corneille. La même ou une autre ? Je ne saurais dire.

Clac clac, deux portières de voitures se ferment. Vroum une voiture s’en va. ….. le silence revient.

Je reviens à mon tour, je descends du brouillard, de mes rêves éveillés, et je m’en retourne en « classe ». Nous sommes de bons élèves, on est déjà tous là, installés avec de nouvelles dispositions de tables. On a essayé plusieurs « formes », en L, en U, des ilots, etc. Rien ne convient vraiment. On est resté avec un L, où je suis et les autres tables sont disposées comme à l’école traditionnelle : une table de deux côte à côte, sur trois rangées.

J’ai vraiment trop chaud, j’enlève mon pull.

La soupe chaude, ma petite balade revigorante suivie de la chaleur du local a raison de mon attention. Il doit être environ quatorze heure trente, quand mon regard capte un mouvement au-delà de la fenêtre qui me fait face. Un Geai des chênes. Une apparition soudaine de couleur dans le gris du jour. J’aime beaucoup ce corvidé avec ses couleurs vieux rose, une petite partie de son plumage bleu et blanc, sa moustache noire et ses yeux clairs. Ma vue de loin est excellente. De près, ça y est, la presbytie est arrivée, je ne sais plus lire les petits caractères sans mes lunettes… Heureusement que je vois encore très bien de loin.

C’est marrant, le geai est arrivé presque pile plume au moment où la formatrice disait « vous pouvez vous déconnecter de temps en temps, tant que vous êtes là physiquement ». Il ne fallait pas me le dire deux fois. J’ai loupé quelques phrases que la formatrice a dit. J’étais avec le geai. C’était bien gai (rires).

Neuf Kilomètres d’Observation : Soin et Nature

Samedi 17 janvier 2026

Neuf kilomètres pour prendre soin : chronique d’une balade naturaliste

C’était hier. Avec ce magnifique soleil, je décide de me rendre à pied jusqu’à ma librairie préférée. La seule librairie naturaliste de la région. La plus grande, la plus belle, la mieux achalandée. Surtout, j’y retrouve mon amie, ma collègue. Oui, bon, je dis collègue, car même si je ne suis que libraire bénévole à mes heures perdues, après deux ans  et demi à ses côtés, je considère Elisabeth (prénom d’emprunt) comme ma collègue. Elle est la meilleure. Meilleure libraire, meilleure collègue, meilleure amie.

Partir bien équipée (ou presque)

Nous sommes en hiver, mais il fait beau. Il fait chaud. Onze degrés au thermomètre extérieur, à l’ombre. Je m’habille peut-être un peu trop chaudement pour la météo du jour, mais le soir, il va sûrement faire plus frais. Je préfère avoir trop chaud et porter mon manteau, mon appareil photo et mon sac à dos, plutôt que d’attraper froid. Prendre soin de soi, c’est aussi ça : anticiper, prévoir, même si on se trompe.

Je n’ai fait qu’une fois ce chemin à pied, en été, quand je lisais à voix haute chez une personne âgée, malvoyante. Elle habitait à un kilomètre à vol d’oiseau de la librairie. Cette fois, je souhaite prendre un autre chemin, passer par un parc dans lequel je ne vais jamais. C’est un détour, mais je longe l’eau. J’adore cet élément : la mer, les rivières, les canaux et autres confluents…

J’ai toujours en tête de faire attention à ne pas appuyer trop vite et de trop nombreuses fois sur le déclencheur de mon appareil photo. J’ai dû vider la carte mémoire : des milliers de photos dans le petit bidou de mon APN, il n’en reste plus une seule. Trois jours entiers à faire le tri, à renommer, à classer mes photos naturalistes. Je n’ai pas tout à fait fini, mais tout est sauvegardé trois fois, alors me voilà prête à vider la carte mémoire haute capacité et à repartir l’œil aux aguets.

Les premiers pas : un rouge-gorge et une leçon d’attention

Deux cents mètres. C’est la distance qu’il m’a fallu pour enlever mon tour de cou et mon manteau. Onze degrés au thermomètre, ressentis quinze ou seize ! Mais oui, tout va bien, le climat se porte bien, la Terre aime changer d’humeur de saison pour ne pas qu’on s’habitue. Où est passée la neige et le froid revigorant d’il y a six jours ? Pfuit, comme les photos dans ma carte mémoire : disparu.

Sur un petit chemin accessible uniquement aux piétons, près de chez moi, je souris. Ma balade commence bien. Voilà quinze mètres qu’un rouge-gorge me précède, sautillant et voletant par cinquante centimètres. Au bout du quatrième envol, je lui dis : « Si tu revenais te poser derrière moi ? Parce que toi et moi, on prend le même chemin. Je risque de te suivre longtemps, involontairement. »

Il a mis un peu de temps à comprendre, puis s’est envolé non pas pour revenir derrière moi, mais pour se cacher dans la haie et patienter sur la branche d’un arbre dénudé, hors chemin bétonné. Je presse le pas en me disant : « Voilà, c’est bon, je suis passée, tu peux revenir. »

Prendre soin du vivant, c’est aussi cela : reconnaître que nous partageons l’espace, que nos chemins se croisent, et faire un pas de côté quand c’est nécessaire.

Descendre vers la ville, le nez au sol, la tête dans les airs

Cette nuit, j’ai mal dormi. Un peu dérangée des intestins, j’ai dû me battre, après un réveil urgent, avec un de mes chats qui a décidé qu’à une heure trente du matin, c’était l’heure de jouer à cache-cache ! Je suis fatiguée et mes crampes au mollet de cette nuit se rappellent à mon mauvais souvenir.

Pour « descendre » en ville, j’emprunte une chouette rue à sens unique qui borde une forêt. Que de magnifiques souvenirs dans cette descente : épervier embêté par trois pies en plein vol, geais timides et bruyants, sittelles adorables, mésanges, merles, buses variables… Les oiseaux ne manquent pas. Il y a quelques années, j’y avais vu un orvet traînant, déshydraté, sur le béton brûlant du sol. J’ai regardé à trois reprises pour m’assurer qu’il s’agissait bien d’un orvet et non d’un serpent (la confusion est fréquente), et je l’ai pris en main pour le déposer dans le bois, en contrebas, du côté où sa tête pointait. Pour ne pas lui faire faire le chemin inverse, mais bien pour l’aider. Une fois dans le bois, à l’ombre, j’ai versé un peu d’eau de ma gourde tout près de lui, sans le noyer.

Ce geste simple me revient souvent en mémoire. Prendre soin d’un petit être vulnérable, c’est parfois juste le replacer là où il devrait être, lui offrir un peu d’eau, et le laisser reprendre son chemin.

C’est donc tantôt le nez au sol tantôt dans les airs que je progresse lentement, avec un pincement au mollet. Foutue crampe ! J’ai ainsi progressé de mille cinq cents mètres. Encore, au minimum, six kilomètres à faire pour atteindre mon objectif. Si je ne me perds pas, ou ne me trompe pas de chemin, ce qui est fort probable.

Au bord de l’Ourthe : grèbes, martin et cormorans

Toutes les petites bêtes volantes ou rampantes sont aux abonnées absentes en cette heure du midi. Je ferai ma première photo bien plus loin, sur le canal de l’Ourthe : un petit bouchon. Non, deux. Que dis-je ? Trois ?! Mamamia, c’est bien ça : trois grèbes castagneux ! Mais ils sont loin. Très loin. Et petits. Très petits. Juste pour la forme, je fais quelques photos, car sait-on jamais, par hasard, j’aurais aussi le martin-pêcheur sur l’une d’elles ! Je peux toujours rêver… Il a filé comme seul le martin-pêcheur sait le faire : telle une flèche bleue, rapide comme l’éclair. On a juste le temps de se dire « Ah, c’était Martin ? » qu’il est déjà trop loin…

Petit montage pour avoir les 3 en une seule photo. De loin, je vous l’avait dit :-)

Un grand cormoran en vol : clic-clac, celui-là, je l’ai dans le viseur le temps d’une seule photo pas trop floue.

Tout du long, au bord de l’eau, sur les pierres, je scrute une silhouette, un mouvement, un corps tout fin qui se dorerait au soleil. J’en ai déjà vu plusieurs à cet endroit. En vain. Point de lézard. Est-ce que ces reptiles hibernent ? Je le pense bien, mais j’aurais cru que les conditions climatiques clémentes en feraient peut-être sortir un ou deux de leur trou. Mais non, ça sera pour une prochaine fois. Observer les vivants, c’est aussi accepter leur absence, respecter leurs cycles, leur besoin de repos hivernal.

L’île aux Corsaires et ses gardiens ailés

J’arrive à un embranchement : j’ai le choix de continuer à droite ou à gauche, au bord de l’eau des deux côtés. Généralement, je pars d’un côté et je reviens de l’autre. Au moment où j’hésite, j’entends un étrange cri dans les airs. Mouette ou goéland ? Un cri comme une plainte, bizarre. J’essaie de l’identifier avec mon appareil photo (qui me sert aussi de jumelle grâce à son zoom super puissant), mais il est déjà trop loin et des branches d’arbres obstruent ma vue. Il allait à droite. Je vais donc, logiquement, à… gauche ! Eh oui, faut pas chercher à me comprendre. Parfois, moi-même, je ne me comprends pas.

Pour la peine, une photo d’une Mouette rieuse qui passait par là.

Voilà des mois qu’il y a des travaux à cet endroit, à cet embranchement. Je n’ai pas fait attention à la date probable de fin, car on sait tous que les délais sont rarement respectés. Mais je me souviens que c’est ici, durant ces travaux, imperturbable, que j’ai vu un accenteur mouchet s’égosiller joliment à la fin de l’hiver 2025. Il n’est pas là en ce moment, mais j’entends des mésanges pépier doucement.

Sur le chemin, à ma droite, il y a ce que l’on appelle l’île aux Corsaires. Dans la petite revue que je me suis offerte à la librairie, il est dit que c’est la première réserve naturelle urbaine gérée par l’association Natagora, en 2005. À peine plus de 2 hectares, mais un vrai petit bijou naturel à deux pas de chez moi. Cet écrin de nature, en aval de la confluence de la Vesdre et de l’Ourthe, est un passage obligé quand je me rends à pied dans le centre commercial plus loin.

Je ne rentre pas dans cette réserve naturelle, mais la longe. Et là, deux veilleurs sont perchés dans un arbre, à proximité de l’entrée : des corneilles. J’adore les corvidés, même les sombres colorés. Ils sont synonymes d’intelligence, d’adaptation, de ruse, de jeux. Leur cri n’est pas très joyeux, mais reconnaissable. Ces deux individus, dont je ne peux différencier le mâle de la femelle tellement ils se ressemblent, sont arrivés silencieusement. Sans bruit, ils se sont posés. Sans cri, ils m’ont observée, puis ils se sont regardés. Cela m’a donné l’occasion de les approcher pour faire de belles photos !

Sans les avoir mitraillés comme à mon habitude, j’ai même attendu que l’un tourne la tête pour avoir la lumière dans son œil sombre. Prendre soin de mes sujets photographiques, c’est aussi ça : attendre le bon moment, ne pas les harceler de clics, respecter leur rythme.

Territoires aquatiques : foulques et mystérieux passereau

J’ai changé de sujets d’observation quand j’ai entendu du bruit à ma gauche, dans l’eau. Une foulque macroule naviguant tranquillement a osé traverser le territoire d’une consœur. Même si elle ne faisait que passer, elle prenait trop son temps pour la maîtresse des lieux. Enfin, je dis « maîtresse », mais chez les foulques, comme chez les corvidés, aucun dimorphisme sexuel franc. Une course poursuite s’est engagée, pour se terminer tout aussi rapidement.

Dans les arbres qui jouxtent l’eau, un oiseau chanteur. Un petit passereau. Petit, c’est tout ce que je pourrais dire. Si j’identifie assez facilement les oiseaux à la vue, à l’ouïe, c’est autre chose. Ayant un léger déficit auditif, j’ai beaucoup de mal à reconnaître les différents chants ou cris. Et ce petit oiseau, je ne sais pas lequel c’est. Très farouche et discret, il s’échappait de ma vue dès que je l’avais dans le viseur ! Autrement dit, il restera un inconnu pour moi. Zut.

Parfois, prendre soin de soi, c’est aussi accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout capturer, de laisser certains mystères intacts.

Le cormoran observateur et la pêche furtive

Je passe le pont et arrive à proximité du centre commercial. Là aussi, je me retrouve à avoir le choix. J’ai toujours longé un seul côté, le plus calme, celui avec le moins de circulation, avec le moins de passage de voitures. Mais je sais qu’il existe un autre « côté » tout aussi agréable, bien que j’ignore par où aller pour le rejoindre. Comme mon objectif est de trouver un parc « tout au bout, à droite » et que je pense devoir aller à gauche pour rejoindre cet autre chemin agréable, je n’hésite pas longtemps et garde mon chemin habituel. Une nouvelle découverte par jour, c’est déjà bien assez ! (rires)

Je pourrais aller de l’autre côté de l’eau, mais c’est moins agréable. Et puis, je fais bien. Au moment où je m’assieds trente secondes pour boire à ma gourde, je discerne un grand cormoran, en bas, au bord de l’eau.

Saviez-vous que les oiseaux savent quand vous les épiez ? Ils savent où vous regardez ! Si, si. J’avais beau être quatre mètres plus haut que lui, il a émis un mouvement de recul aussitôt qu’il m’a vue. Alors, mine de rien, je lui tourne le dos, je continue à boire et je fais comme si je ne l’avais pas remarqué. Ma pause dure un peu plus longtemps que prévu, mais c’est pour mieux essayer de capturer cet instant « volé ». Quelle belle idée j’ai eue : voyez ce petit attroupement qui s’est formé !

Oh ! En visualisant ces photos, je n’avais pas vu les « intrus » ? Et vous, vous voyez de qui je veux parler ?

Après trois ou quatre photos, je poursuis ma balade. Plouf ! Un poisson ou un oiseau a plongé dans l’eau. Je me mets derrière un arbre, je me cache comme je peux (il y a plein de cyclistes et de joggeurs qui me dépassent) et j’attends. Hop ! C’était un grand cormoran en pleine pêche. Celui-ci est un adulte avec déjà son plumage nuptial. On le distingue bien avec son cou blanc et la tache blanche sur son épaule, que j’ai réussi à capturer juste au moment où il replongeait ! On la verra aussi en vol sur une autre photo.

Observer sans déranger, se faire discrète, patienter : voilà l’art du soin porté aux vivants sauvages.

Lézards absents, gendarmes présents

Toujours tout droit. J’ai choisi volontairement ce chemin, car plus loin, j’espère avoir l’occasion de voir et de prendre une photo de lézards des murailles. D’habitude, au printemps et en été, et même jusqu’en automne, j’en vois presque toujours à cet endroit. Mais là, quedal. Nada. Rien. Zut et flûte. Crotte de boudin !

En lieu et place, là où je croyais en voir, j’aperçois un attroupement de gendarmes. Non pas ceux venus pour le boucher mal-aimé (les Belges me comprendront), mais ces insectes rouges et noirs de la famille des punaises. Clic-clac, une photo quand même, à défaut des lézards. Ces punaises restent normalement aussi cachées en hiver, mais ne dédaignent pas un bain de soleil hivernal, comme aujourd’hui.

Course urbaine et retrouvailles aquatiques

Arrivée au bout de cette rue, pour atteindre le parc convoité, je dois traverser un grand carrefour. Carrefour mal fichu, car les feux privilégient les voitures aux piétons et on n’a jamais le temps de traverser les deux passages cloutés pendant que le petit bonhomme reste vert. Courir, toujours courir. Je déteste ça ! M’enfin, c’est mon petit sport du jour. Trois secondes. Et aïe, mes pieds. Trois secondes, et aïe, mes mollets. À ce stade, je ne suis pas sûre de faire le chemin du retour à pied…

Je redescends au bord de l’eau. Un monde fou, fou, fou. Un week-end ensoleillé comme celui-là et ça fourmille d’humains en manque de vitamine D. Les bernaches du Canada ne me contrediront pas. Là aussi, deux ou trois clans. Je vois arriver deux individus, fendant les flots d’une allure cadencée, dans ma direction. Je crois que ces deux-là viennent pour moi, mais je me fourvoyais complètement.

Tout au bord, près de moi donc (mais comme il n’y a pas de barrière à ce niveau, je ne m’approche pas trop près du bord), un groupe de cinq bernaches. Et les deux qui arrivent sont clairement les chefs. Ou les parents ? Dès qu’ils arrivent près du petit groupe, ce dernier se disperse et s’éloigne. Lentement, mais sûrement. À gauche, un troisième petit groupe arrive en file indienne. J’aime les couleurs, le jeu d’ombre et de lumière, je fais donc une photo. Ou un peu plus…

Pour ne pas avoir de torticolis, je lève un peu la tête, histoire de voir ce qu’il se passe dans l’air, si un rapace ne serait pas là, de passage, discretos. Point de rapace en vue, mais un arbre à cormorans ! (rires)

Rencontres de proximité : corneille et bergeronnette

Alors que plusieurs groupes d’humains s’activent pour aller sur l’eau dans leur canoë, j’avise une corneille à moins de dix pas de moi. On se regarde, on se parle silencieusement, on s’évalue. Elle accepte une photo ou deux. Se déplace juste ce qu’il faut pour me laisser passer sans qu’elle doive pour autant décoller, encore une photo, et hop, elle retourne à sa place, le bec plein de boue.

Ces moments de compréhension mutuelle, ces instants où l’oiseau vous accorde sa confiance, même brièvement, sont pour moi l’essence même du soin aux vivants : un respect réciproque, une reconnaissance de l’autre.

Au même endroit, plus loin, mon regard perçant a accroché un petit oiseau qui a la bougeotte. Un hoche-queue. Une bergeronnette des ruisseaux. Je pense à un mâle vu ses couleurs éclatantes. Petit oiseau à longue queue qui hoche tout le temps, d’où son surnom, très timide et farouche. Je sais que je dois faire des photos de là où je suis, avancer lentement, sans quitter l’objectif de mes yeux (et ne pas tomber dans l’eau de préférence) pour espérer avoir une photo potable. Il n’y a pas d’autres chemins. Je suis désolée de devoir la déranger. Finalement, c’est un joggeur qui arrive en sens inverse qui la fait fuir avant moi.

Petit montage sur la première photo :
Dans le rond jaune, première photo de l’oiseau, de très loin.
Dans le carré orange, deuxième photo où j’ai avancé d’un pas et zoomé un peu plus.
La 3e photo (deuxième ici), j’ai recadré, beaucoup recadré pour que vous puissiez voir un peu mieux à quoi ça ressemble.

Encore un cormoran en vol. De plus haut, de plus loin. Mais vous pouvez voir, même d’aussi loin, la tache blanche sur son corps noir. Un adulte au plumage nuptial.

Le mystère du parc : une chose indéfinissable

Alors que j’observe plusieurs « arbres à cormorans », un gros « paquet » titille ma curiosité. Un truc indéfinissable, non identifié, tout en haut d’un arbre. Des gens dans le parc, des dizaines et des dizaines de gens. Des enfants, des adultes, des chiens, des joggeurs, des cyclistes… et une seule andouille (moi) qui a le nez en l’air et qui vise avec son zoom ce truc informe.

Je pense d’abord à un nid de frelon qui aurait été traité et que la neige de la semaine passée a commencé à détruire. J’hésite un instant à passer par un autre chemin (encore un choix, encore une bifurcation dans ce parc, car oui, je suis arrivée au parc que je voulais traverser), mais je suis déjà épuisée avec des douleurs nettes aux pieds, aux orteils, aux muscles des jambes. (Info à moi-même : quand je décide de faire de longues balades pareilles, mettre deux paires de chaussettes ou une grosse paire de chaussettes pour la marche !)

Mais cet autre chemin me permettrait d’avoir un autre point de vue, un autre angle de vue de cette « chose ». Je pense alors à un manteau ou un tissu, une couverture qu’on aurait balancé comme ça ? Mais ça m’a l’air d’avoir du volume. Malgré la couleur, plutôt gris foncé, ça doit être un nid de frelons partiellement décomposé. Je ne vois rien d’autre, malgré mon zoom poussé à fond.

Retour à la civilisation

Il me reste vingt-trois minutes avant ma destination finale : la librairie Regards Nature. Je sors du parc et rentre dans la ville, avec les voitures par centaines, avec le tram bruyant, avec les gens riant, avec ces odeurs de ville, ce brouhaha continu… tout ce que je n’aime pas. Mon manteau sur mon autre bras dissimule mon appareil photo. Centre-ville et ville sont égaux à vols, pickpockets et autres agressions. Il ne faut pas tenter le diable.

En dernières photos, un cormoran dans un arbre, au-dessus des voitures et du tram circulant…

À la librairie : l’énigme résolue

À la librairie, KO mais contente de ma balade et de mes observations du vivant par ce magnifique temps, je demande à ma collègue et à « Monsieur Optique » présents s’ils ont une idée de ce que la « chose » pourrait être. Les propositions sont rares, mais intéressantes :

  • Un sac jeté ?
  • Une sculpture posée là intentionnellement ? Un musée d’art en plein air ?
  • Le cadavre d’un héron ?

Je penche beaucoup pour une sculpture. Mais je me souviens aussi d’un héron cendré que je croyais mort, car il ne bougeait pas du tout et avait la tête complètement rentrée dans les épaules (parc Hauster, encore une fois, en décembre, sans neige).

Héron cendré – grosse sieste profonde – 12/12/2025 – Chaudfontaine

J’aurais bien aimé rentrer à pied pour aller voir par l’autre chemin, mais mon corps ne le veut pas. Alors, ce n’est qu’une fois à la maison, en regardant les photos via l’ordinateur, que la vérité éclate : c’est un héron cendré, bien vivant, qui a froid ou qui dort tranquillement ! En zoomant sur l’écran de l’ordinateur, on voit très clairement la patte, au moins une patte, avec les doigts qui accrochent la branche de l’arbre.

Ainsi, on a deux photos d’un héron qui fait dodo : recto et verso (rires)


Neuf kilomètres pour prendre soin. Prendre soin de mes pas qui me portent, de mes yeux qui observent, de mes mains qui tiennent l’appareil avec patience. Prendre soin du rouge-gorge en lui cédant le passage, de l’orvet déshydraté en lui offrant de l’eau et de l’ombre, de la corneille en acceptant son regard sans la presser, de la bergeronnette en reconnaissant que ma présence la dérange. Prendre soin du héron endormi en le laissant tranquille dans son arbre, sans avoir besoin de m’approcher davantage pour confirmer ce que mes photos me révéleront plus tard.

Prendre soin des vivants, c’est aussi prendre soin de notre capacité d’émerveillement, de notre curiosité bienveillante, de notre patience. C’est accepter la crampe au mollet, les pieds douloureux, la fatigue, parce que le privilège d’observer demande parfois de l’inconfort. C’est rentrer épuisée mais riche de ces rencontres fugaces qui nous rappellent que nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres, partageant ces chemins, ces parcs, ces bords d’eau.

Et c’est, finalement, en prenant soin d’eux que nous prenons soin de nous.