Une histoire de lapin

Pour rester « dans les lapins », voici une de mes histoires publiée dans mon dernier recueil
L’idée de ce texte m’est venue en regardant les magnifiques photos de Benoit Henrion. Voici celle qui m’a inspirée.

 

C’est l’hiver, il fait froid et il neige.

Madame Valeria a faim. En tournoyant dans le ciel, elle a repéré une tache sombre sur la terre blanche. Cette tache ne bouge pas, mais un délicieux fumet de lapin semble venir d’elle.

— L’avantage avec la neige, dit-elle, c’est que les proies se voient plus facilement.

L’année passée, Madame Valéria a fait une mauvaise expérience. Elle s’était laissé tenter par un animal mort, et après l’avoir mangé, elle avait vite eu mal au ventre. La douleur était très forte, mais heureusement, grâce à des Bipèdes, elle a eu la vie sauve. Ils l’avaient emmené dans un centre où on soignait des animaux comme elle. Et bien qu’elle ne parle pas la langue des Bipèdes, elle avait retenu le son « poison » et avait très vite compris que les gens qui s’occupaient d’elle étaient très fâchés après ce mot.

Depuis ce jour, elle attend toujours un peu avant de fondre sur un cadavre. Elle patiente pour voir si un autre animal, intéressé par cette viande, allait se tordre de douleurs après l’avoir touchée.

— Alors, que font-ils ? Qu’on ne me dise pas qu’à cause de la neige, aucune corneille ne sort de chez elle ou qu’aucun rat n’est tenté par ce festin ? grommelle-t-elle dans son bec.

Une demi-heure plus tard, un gargouillis se fait entendre et Madame Valéria toise son ventre :

— Tu vas avoir à manger, je te le promets, lui répond-elle.

Elle termine à peine sa phrase quand, tout à coup, son ouïe détecte la présence d’un rival.

— Une autre buse ! siffle-t-elle. Elle va me piquer mon lapin !

Aussitôt, elle décolle de son perchoir et se pose non loin du gibier.

L’autre rapace arrive en même temps, et celui-ci, pattes bien tendues, ouvre ses ailes en grand pour s’imposer.

Face à cette posture d’intimidation, Madame Valéria se fait toute petite.

« Vas-y mon coco, goûte-moi ce lapin et dis-moi s’il est bon », ricane-t-elle en son for intérieur.

Madame Valéria réalise soudain que, quelle que soit l’issue de ce combat qui semble inévitable, elle va en ressortir perdante.

— Si ce lapin est bon et que je ne gagne pas le combat, je n’aurai que les restes et si l’autre crie « au poison » ou se plie en deux, je n’aurai rien à manger, l’un comme l’autre, c’est fichu, dit-elle tout bas pour ne pas que l’autre puisse l’entendre.

Les deux oiseaux sont de taille identique, mais son rival semble être en meilleure forme physique, car il n’arrête pas de hurler, ailes ouvertes.

La guerre pour le lapin a commencé. Madame Valéria est impressionnée par la position de force de l’autre. Il siffle, ses yeux sont menaçants et il avance d’une démarche sûre. Elle n’a pas d’autres choix que d’accepter le conflit.

Madame Valéria se ramasse sur elle-même et bondit sur son rival toutes serres tendues. Puis, elle ouvre ses ailes aussi pour garder un meilleur équilibre.

Les deux grands oiseaux ne sont plus que deux masses brunes, mélangées. On reconnaît juste Valéria par son poitrail un peu plus clair, et mis à part ce détail, on pourrait presque les prendre pour des jumeaux.

— Il est à moi ce lapin, va-t-en voleuse, lui crache l’autre en plein visage.

— C’est faux, c’est moi qui l’ai vu en premier !

— Ah oui ? Et pourquoi as-tu attendu que je me pose pour venir ramener ton bec ?

— C’est que…

Valéria n’ose pas lui avouer qu’elle craint qu’il ne soit empoisonné. Alors, elle réfléchit à sa réponse et lui dit :

— En fait, j’avais un peu froid et l’idée de mettre mes pattes dans toute cette neige ne m’encourageait pas à aller le chercher si vite, mais quand tu es arrivée, je ne voulais pas le voir partir sous mes yeux, alors je me suis imposée.

À tout expliquer de la sorte, Valéria baisse sa garde et reçoit un violent coup de patte dans le ventre.

— Ouch ! Quel coup bas ! Je pensais qu’on pouvait trouver un terrain d’entente, mais visiblement, tu n’es pas prêt à écouter ma proposition, lui dit-elle en retrouvant son souffle.

— Que le meilleur gagne, ricane-t-elle.

En un rien de temps, Valéria se retrouve le dos dans la neige avec une serre puissante sur son ventre. Elle croit qu’elle va perdre un œil ou avoir un vilain coup de griffe, mais tout à coup, son rival penche sa tête sur le côté et la regarde d’un drôle d’air.

— Alors, je te plais vue sous cet angle ? lui demande-t-elle en fermant un œil.

Profitant de ce doute, elle se redresse tout aussi soudainement qu’elle était tombée, déstabilisant son adversaire. Celui-ci, de tout son poids, s’enfonce dans la terre et se retrouve avec de la neige jusqu’aux genoux, limitant ainsi fortement ses mouvements.

Ils sont à égalité. Chacun a marqué un point dans cette bagarre de proie.

Valéria, toujours obnubilée par le risque éventuel de poison dans le lapin finit par proposer un arrangement au mâle.

— Écoute, visiblement, tu es plus fort que moi. Je te propose ceci. Tu peux commencer à te servir, mais tu me laisses la moitié. Tu peux choisir les meilleurs morceaux. Je n’ai pas envie de continuer à dépenser de l’énergie dans ce combat par un froid pareil. Qu’en dis-tu ?

— Hum ! Très juste. Tu as bien évalué ton adversaire et tu as entièrement raison. J’accepte ta proposition. Et parce que je suis galant oiseau, je te déposerai le reste du lapin au pied de l’arbre rouge dans la forêt, ainsi tu n’auras plus les pattes gelées.

— Oh ! Quelle délicieuse attention, merci à toi.

Ainsi, Valéria a-t-elle finalement gain de cause. Certes, elle ne va pas pouvoir profiter de la partie la plus tendre du lapin, mais elle sera définitivement fixée quant à la qualité de ce met délicieux. Et vu comment l’autre rapace le dévore goulûment, elle attend impatiemment son morceau. Elle s’en lèche déjà le bec.

Porte ouverte

Je rejoue enfin avec Rébecca :-)  pour ce jeu, vive les rêves ! Le but de l’exercice est de faire travailler son imaginaire. On se promène dans un champ quand tout à coup, une porte, seul, se dresse devant nous, en plein milieu du champ.

Alicia, jeune enfant intrépide, s’amuse à courir dans un champ de maïs, quand tout à coup, sa course est interrompue. Face à elle, se dresse une grande porte en bois clair. La petite fille est curieuse et elle entrouvre cette porte pour voir ce qu’il y a derrière.

Au début, elle entend juste deux voix. L’une qui semble demander quelque chose, l’autre, plus ferme, est davantage autoritaire. Quand elle cherche du regard à qui peut bien appartenir ces petites voix, elle est surprise de constater que ce sont deux lapins qui se parlent, tout près de l’autre côté de la porte.

L’un porte une casquette sur sa tête et tient une barre de maïs géante dans une main. Il semble interdire la route à l’autre lapin.

L’autre, tape frénétiquement le sol d’une patte. Celui-ci a l’air plutôt fâché !

–          Nom d’une carotte croquante, laisse-moi donc passer. Puis-ce que je te dis qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, dit-il au lapin gardien.

–          Je ne peux pas te laisser franchir cette porte. Tu le sais bien. Trop de lapins partis, ne sont jamais revenus. Et de ce que je sais, la plupart vit une vie difficile de l’autre côté. Qu’est-ce que tu crois pouvoir trouver là-bas ?  lui répond l’autre avec des oreilles qui marquent son impatience.

–          Il existe un maître des histoires. Une corneille exceptionnelle qui dompte les mots et qui joue avec les phrases. Je suis sûre qu’elle saura trouver la formule magique qui m’aider à enfin dormir tranquillement.

–          QUOI ? Toute cette scène pour que tu puisses mieux faire dodo ? Je rêve !

–          Tu ne comprends pas ! Je manque cruellement d’heures de sommeil, je suis à bout, je n’en peux plus. Ma femme ronfle, n’arrête pas de bouger et de faire des cauchemars, chaque soir. J’espère que le maître des mots puisse inventer une merveilleuse histoire qui fera que ma douce s’endorme comme un bébé et fasse de jolis rêves sans plus jamais me réveiller.

Soudain, Alicia a le nez qui chatouille. A… Aaa….ATCHOUM ! Oups, vite, elle ferme la porte, faut pas que ces lapins sachent qu’ils sont épiés.

–          Puisqu’il est interdit de voyage par ici, je vais trouver ce maître des histoires et l’envoyer de l’autre côté, dit la petite fille désireuse de vouloir aider ce petit lapin fatigué.

Sur ces paroles, elle se retourne et cherche du regard un oiseau noir.

Trahison de lapin

Le texte ci-dessous démarre grâce à une contrainte de jeu d’écriture de Rébecca : « apprendre à développer une idée ». Et tout démarre avec ce début d’histoire banale. (on ne choisit pas toujours son inspiration… :-) )

« Décembre. Loïc et Myrtille se promènent. Ils rencontrent Gaëtan et discutent avec passion. La nuit tombe. Ils rentrent chez eux. »

 Le terrier de Loïc et de Myrtille est saccagé ! Complètement sens dessus dessous ! Le trou est rempli de boue, des coups de griffes lacèrent l’entrée, et des crottes qui ressemblent étrangement aux leurs parsèment les alentours.

 Celui de Gaëtan, qui est à vingt bonds de lapins de là, est sauf.

Le couple tape de la patte à l’entrée du terrier de leur ami :

–          Gaëtan ! Excuse-nous de te déranger, mais notre terrier a été vandalisé ! Aurais-tu une petite place pour nous jusque demain ? On va en faire un nouveau, mais là, nous sommes trop fatigués.

Gaëtan, célibataire depuis longtemps, a un petit sourire en coin et leur répond :

–          Oh ! Heu… bien sûr avec plaisir. Toutefois, je crains que mon trou ne soit un rien trop petit pour nous trois. J’ai bien une petite place à côté de ma litière, mais c’est tout. Mais,

avant que leur ami ai pu terminer sa phrase, le bon Loïc intervient :

–          Cela ira, n’est-ce pas Myrtille ? Tu dormiras à côté de Gaëtan, j’irai juste à l’entrée, je n’ai pas besoin d’herbes sous mes fesses.

Myrtille, qui connaît Gaëtan depuis sa première sortie de terrier, est bien contente de pouvoir dormir sur de l’herbe tendre et délicieusement odorante.

–          Merci mon lapin. Gaëtan, merci à toi pour ton hospitalité.

 Loïc qui se frotte les pattes de devant l’une contre l’autre, se fait une dernière beauté avant de répondre que c’est tout naturel, entre amis, de s’aider.

 Le couple est si fatigué que Myrtille s’endort presque aussitôt. Loïc ne tarde pas non plus à fermer ses petits yeux. Il se tourne et se retourne sur sa couche sèche. Il cherche sa position quelques instants puis sombre dans les bras de Morphée.

Gaëtan fait semblant de bâiller et s’installe tout content à une moustache de Myrtille. Il attend que les ronflements de ses invités deviennent réguliers pour se rapprocher de celle qu’il aime secrètement depuis longtemps.

Il n’a pas collé sa tête sur le dos de Myrtille depuis deux minutes qu’un gargouillement s’entend.

–          Pfff ! Ces nouvelles fleurs que j’ai mangées tout à l’heure ne sont pas de premier choix !

Il s’éclipse discrètement et frôle Loïc pour pouvoir sortir de son terrier. Pour ne pas le réveiller, il marche aussi silencieusement qu’il peut et va se soulager à quelques mètres de là.

Une fois sa grande commission faite, il revient sur des pattes de velours et se réinstalle tout contre Myrtille, les yeux pétillants de joie. Depuis le temps qu’il attendait de l’avoir si près de lui… son plan fonctionne à merveille.

 Quelques instants plus tard, c’est au tour de Loïc de se réveiller avec des crampes au ventre. Les fleurs que Gaëtan lui a fait goûter le soir ne sont décidément pas faciles à digérer.

Comme son ami plus tôt, il va sur la pointe des pattes se soulager plus loin. La coïncidence veut qu’il aille se cacher au même endroit que Gaëtan !

–          Crotte de renard ! râle-t-il en apercevant les excréments ronds et foncés. On dirait les mêmes qui entourent notre terrier. Celui qui a détruit notre terrier habite donc près d’ici ?

Loïc serait bien tenté de les observer de plus près, mais son ventre lui fait un mal de chien. Tant pis, il fait ses besoins là aussi.

Tout à coup, alors qu’il trouve que ses crottes sentent diablement mauvais, il constate :

–          Mince alors ! Cette odeur, je la connais ! Ce n’est pas possible…

Alors qu’il fait non de la tête, il met son museau sur les autres crottes, rondes et plus foncées que les siennes, et dit stupéfait :

–          ça par exemple ! Ce parfum dégelasse est aussi horrible que celui que je viens de sortir.

Il tâte les crottes et constate qu’elles ne sont pas tout à fait froides. Il tourne le dos et regarde ce qui s’offre à lui :

–          Gaëtan !!

Le terrier de celui qui les héberge est pile en face de lui. Furieux, il fait des bonds de géants puis à deux mètres de là, il s’arrête net.

« Mais pourquoi a-t-il fait ça ? » se demande-t-il alors.

Pour une raison qu’il ne sait pas très bien, il décide de continuer doucement, lentement. Il se fait aussi léger qu’une petite souris et marche comme sur des œufs.

 Arrivé dans le terrier, il ne peut que réaliser qu’il s’est fait rouler par son ami. Gaëtan est à présent collé contre Myrtille.

–          Traître ! crie-t-il.

L’effet de surprise est total. Gaëtan se réveille en sursaut et Myrtille aussi. Loïc ne doit même pas dire pourquoi il a crié comme ça, Gaëtan bafouille tout de suite :

–          Excuse-moi, excusez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, mais j’aime Myrtille depuis des années. Seulement, je suis trop timide et je ne le lui ai jamais dit. Pardon, pardon mes amis.

 La belle Myrtille en rougit, mais elle lui dit tout de suite :

–          Tu as détruit notre terrier pour qu’on vienne ici et que je dorme près de toi ?

–          Oui, oui, je suis désolé. Prenez mon terrier, je m’en vais. Je ne mérite pas de rester votre ami.

 C’est alors que Myrtille a une idée. Elle ne lui en veut pas trop, car dans sa famille, quelqu’un est aussi secrètement amoureux d’un lapin… et pas de n’importe quel lapin : Gaëtan en personne !

– Écoute, demain, tu viens avec nous pour nous aider à faire un nouveau et spacieux terrier, car je vais bientôt avoir des petits. Et parce que ce que tu as fait est vilain, je te demande de mettre ta timidité de côté et de parler à ma sœur… Je suis sûre que vous allez très bien vous entendre.