Je suis La Montagne.
Pas la montagne des cartes postales. Pas celle qu’on admire depuis la terrasse d’un café avec un chocolat chaud. Moi, je suis celle qu’on regarde, qu’on respecte, qu’on hésite à gravir.
Celle qui attend.
J’attends beaucoup, en fait.
4h40. La vallée est noire et muette. Pas un bruit. Pas un moteur. Même les oiseaux n’ont pas encore décidé si ça valait le coup de se lever.
Et moi, je veille. C’est l’heure que je préfère. Celle où tout dort sauf l’essentiel. Celle où le silence est si dense qu’on pourrait presque le toucher.
C’est à cette heure-là qu’Elles naissent, parfois. Discrètement. Sans prévenir. Comme une graine qui choisit son moment, pas le jour, pas la lumière franche, mais ce noir tiède d’avant l’aube. Une pousse minuscule qui fend la terre froide, lève la tête, et existe.
Tôt ce matin, deux graines ont germé à mes pieds. Petites. Vives. Mignonnes à croquer.
Je les ai senties pousser avant même qu’on les attrape, avant le bras tendu dans le noir, avant l’écran qui pique les yeux, avant le bloc-notes et ses lettres noires sur fond jaune.
Elles étaient là. Vivantes. Déjà.
Elle a souri dans le noir.
Je le connais, ce sourire-là. Il ne s’adresse à personne. Il monte, silencieux.
C’est le sourire de quelqu’un qui vient de trouver une prise sur la paroi. Pas la gloire. Pas le sommet. Juste la prochaine prise.
Elle ne lâche rien. Jamais.
Autour d’elle, le monde lui dit : « Montre-toi davantage. Partage. Grimpe là où on te verra. Sois visible aux bonnes heures, dans les bons formats, avec les bons mots ».
Elle écoute, elle observe, elle admire ceux qui savent faire ça. Mais ce n’est pas son chemin.
Son chemin à elle commence avant l’aube.
Dans le silence. Dans le brouillard du demi-sommeil. Là où les idées naissent un peu farfelues, un peu osées, un peu différentes. Et c’est tant mieux !
Elle dit que ses idées ressemblent à des montagnes. Belles à regarder, moins faciles à gravir. Elle rigole d’elle-même en le disant. Mais ce qu’elle ne voit pas encore, et que moi je vois, de là-haut, c’est qu’elle grimpe déjà.
À 4h40. Avec son téléphone et ses deux idées neuves.
C’est ça, son ascension.
Son ascension, sa personnalité, sa vision. Et elle a raison de ne pas être quelqu’un d’autre. Elle est Elle. Toute entière.
Moi, je continue de veiller.
Je suis la montagne. Et j’ai tout mon temps.

