Cauchemar de fatigue. Non-dits nauséeux. Sensation dérangeante.
Je sais que je rêve.
Des images dégueulasses, puisées dans la source de la veille. Décalage, virage, étranges visages non identifiés. Inconnus familiers.
Je sais que je rêve.
Impossibilité d’en sortir. Cercle vicieux. Boucle répétitive. Prisonnière des mots, des maux, d’émotions aiguës, non désirés. Ne pas vouloir continuer, ne pas regarder, ne pas entendre. Ne rien maitriser.
Je sais que je rêve.
Ouvrir les yeux un instant. Reprendre un souffle. Un espoir. Vouloir l’air du présent réel. Y croire. Vraiment, le penser, le rêver. Envie d’une autre suite. Revenir à la vie. Fuir ce délire. Et puis… y replonger.
Je sais que je rêve.
Comme une force obscure. Comme une fièvre qui revient. Halluciner. Pleurer. Crier…
dans un autre univers. Se réveiller en sueurs. Perdue. Paumée. Déséquilibrée. Désaxée. Perturbée.
Je sais que je rêve.
Essayer de comprendre. De décortiquer. D’expliquer. De chercher. De savoir, mais ne pas avoir toutes les réponses. Un flou. Un brouillard. Une brume épaisse de questions pour un nouveau plongeon.
Je sais que je rêve.
Me noyer d’effroi. Suffoquer de terreur. Craindre l’électrocution. Un incendie. Une inondation. Les souvenirs s’emmêlent. Voyage onirique absurde. Personnages impalpables. Entourage inimaginable.
Je sais que je rêve.
Revenir à la réalité. Le désirer. Oui, très fort le vouloir. À en prier. À en chialer. À en supplier le maître des songes tordus.
Libérée. Enfin les paupières se lèvent. La clarté du jour. La phobie d’être en retard. Réfléchir à une excuse. Bousculer mes habitudes. Me presser. Me hâter. Bousculer mon amoureux. Le voir joyeux. Remarquer une différence. Et puis une autre. Et encore une autre. Bizarreries. Étrangetés répétitives.
Râler. Rouspéter. Pour rien. Pour un rêve. Un cauchemar indéfini. Infini. Infini. Infini.
Je ne savais pas que le rêve était encore là.
Sortez-moi de là.
Vite. Vite. Trop vite. Vertiges. Bateau. Carrousel. Ça tourne. Ça tournoie tout autour de moi. Mais libre. Libre et vivante. Ici et maintenant.
Il fait noir. Il fait sombre. Il fait nuit. Il est 5h.
Tout est normal.
Temps indéterminé. Heure non précisée. Voyage écœurant. Bouleversant. Hallucinant. Terrifiant.
Enfin. Enfin, c’est la fin. La vraie fin. La réelle. Celle que je peux toucher du bout de mon clavier tactile.
J’ai fini de rêver. Fini de cauchemarder. Fini d’inventer ces histoires de somnambule. Imaginaires. Fausses. Abracadabrantes. Débiles.
Je savais que je rêvais.
Reste à l’écrire. À les écrire. Ces images. Ces lubies. Ces folies. Pas pour les faire revivre. Non. Pour les vider de leur substance. Pour les coucher sur papier. Noir sur blanc. Les extérioriser pour ne plus en avoir peur. Les faire vivre autrement. Différemment. Sans les nommer. Sans les préciser. Sans leur donner une identité.
Et puis, après, seulement après, les oraliser. En silence d’abord. En lecture privée. Rien que pour moi. Dans un souffle. En chuchotant. En grognant. Les lire, les relire, les dire, les redire. Les raturer. Les écraser. Les effacer.
Quand elles ne sont plus rien, qu’elles n’ont plus silhouette, plus de couleur, plus d’odeur, plus de peur, plus de son, plus de sang, plus de vent… alors seulement, je peux leur rendre la pareille. Je peux les dactylographier, sans reproche. Sans émotion. Sans sentiment. Je copie simplement. Une dernière lecture. Une première réécriture.
Elles connaitront une autre fin. Sans un arrière-goût d’amertume, sans acidité, sans fumée. Juste les publier. Pour les épier. Les guetter. Les espionner. Les pister. Les filer.
Pour qu’elles ne connaissent aucun répit. Qu’elles n’aient plus de souffle. Plus de vie trépidante. Juste une curiosité. Une histoire. Un délire passager. Trois fois rien. Trois fois rien pour vous. Trois fois rien pour moi. Pour mieux oublier. Pour en rigoler. Passer à autre chose.
Inviter à partager. Inviter à tourner la page. Inviter à remercier.
Covid J6. Je suis encore en quarantaine. Je dors sur un matelas, par terre, dans la mezzanine. Nous sommes lundi matin. Je le sais, car je me souviens que mon amoureux m’a dit hier soir « y en a qui travaille demain ». J’avoue que j’ai un peu perdu la notion des jours, du temps qui passe. Mais je suis sûre que ce matin, on est lundi. Malade ou pas, j’ai un réveil automatique, mon rythme biologique peut-on dire, entre 4h et 5h. Et ce, quelle que soit l’heure à laquelle je me couche la veille au soir.
Là, je me suis réveillée à 5h, à cause d’un des chats qui fait du bruit exprès pour me réveiller. Toujours la même. La seule femelle a faire toute une histoire dès qu’elle se réveille, elle estime que tout le monde doit se réveiller, au moins pour lui donner à manger ou pour la faire sortir. D’ailleurs, avec sa petite tache ronde et noire sur le bout du museau qui est blanc, on l’appelle « Madame la Marquise ». Je ne l’accuse pas aveuglément, la preuve, son frère jumeau dort à côté de moi, face à mon visage, couché sur mes vêtements. Le petit jeune, tout noir, me réchauffe les jambes, un véritable et adorable pot-de-colle-bouillotte-ronronnante. Lui aussi, il dort à pattes fermées, roulé en boule, tout contre mes jambes. Le petit dernier, le petit sauvageon qui se laisse apprivoiser, passe encore ses nuits dehors. Malgré la pluie, malgré le vent, il demande toujours à sortir le soir pour dormir à la belle étoile.
Bref, je me lève donc à 5 heures. Me désinfecte les mains à l’alcool, passe mon masque sur la bouche pour ne pas contaminer la toilette. Après la pause pipi, direction cuisine pour nourrir ces quatre affamés. Je tousse et éternue dehors. Je bois un demi-litre d’eau pour réhydrater ma gorge sèche et me fait un chocolat chaud au miel pour adoucir ma gorge abîmée et douloureuse. La porte tout le temps ouverte pour aérer la cuisine, la maison et permettre aux félins de se dégourdir les pattes.
Une heure plus tard, je ferme la porte, je remonte me coucher. 6h15, une belle heure pour me rendormir. D’ailleurs, mon amoureux est réveillé. Les chats ont eu à manger, sont sortis ou sont encore dehors pour certains, les enfants dorment encore. Vive les congés d’automne. Je vais vraiment pouvoir dormir, me reposer encore après une nuit plutôt calme, juste un peu trop courte à cause des quintes de toux qui m’ont empêchées de m’endormir « tôt ».
Rapidement, je parviens à trouver la bonne position dans laquelle je me sens confortable, sans gorge qui gratte, sans écoulements dans l’arrière-gorge. Très peu de temps après, dans le noir encore complet, je sens un poids discret sur le matelas, sur la couette. Un chat va me tenir compagnie.
MIAOU !
Pitié, faites qu’il ne va pas vouloir tailler une bavette avec moi, maintenant ! Mais je l’entends qu’il descend de la mezzanine. Malgré le petit poids, ça devait être le petit Orion, trois kilos deux cents grammes tout mouillé, il descend comme un lourdaud, faisant du bruit tel un éléphant sautant sur ce meuble en bois qui nous sert d’escalier pour atteindre la mezzanine.
Je me retourne sur le dos, puis sur l’autre côté. Flute ! J’allais m’endormir.
TIIIIII TIIII TIII !!
Bon sang, cette andouille est venue m’offrir une souris ou une musaraigne en cadeau. Vivante ! Pas possible !! Tendons l’oreille et la bonne ! (j’entends moins bien suite à la maladie de Ménière). Je n’ose plus bouger. A peine respirer. Mais il n’y a que le vent qui crie par la fenêtre, le vasistas, laissée entr’ouverte. J’attends encore un peu. Rien. Puis j’entends une porte chez mes voisins qui grince. Ouf ! Ce n’était sans doute que ça. Pas de souris ni de musaraigne victime du chasseur de rongeurs. Je suis rassurée. Je vais pouvoir me rendormir.
Installée sur le côté gauche, j’ouvre les yeux momentanément. Il fait vraiment noir ici ! Je perds un peu mes repères (toujours maladie de Ménière, qui me déséquilibre dans l’obscurité) et je ne sais plus si je suis à l’endroit ou à l’envers dans mon lit ! Heureusement, si je puis dire, il y a la petite loupiote d’un appareil (le Wifi ou je ne sais plus quel décodeur ou bazar informatique) qui éclaire faiblement dans mon dos. Je suis dans le bon sens. Je récupère mon oreiller. Je le remets en forme et m’apprête à me rendormir quand, tout à coup, qu’est-ce que je fois là ? Juste en face de mes yeux ? Parmi mes livres disposés en deux piles par terre, livres lus et livres à lire, entre mes bouteilles d’eau, de thé, de sirop pour ma toux un petit insecte bleu ? ou que je crois qu’il est bleu à cause de la loupiote derrière moi ? Je me redresse sur le matelas. Enlève ma couette. La rabats à mes pieds.
Ah ben ça alors ! Une tortue ! Une minuscule tortue, toute plate ! Et elle est bien bleue. Je n’en reviens pas. De voir cet animal ici, à l’intérieur, un animal de cette taille, de cette épaisseur et surtout de cette couleur. Bleu nacré. Comme le papillon, le mâle de l’Argus bleu ! Splendide. Je me lève pour de bon. Cette observation est unique ! Je ne peux passer à côté. Je prends mon téléphone, enlève le mode « avion », branche le wifi, active la position pour pouvoir utiliser l’application « ObsIdentify ». Cette application, bien que lente et instable, est géniale. Grâce à une photo (jusqu’à 4), elle me permet d’identifier la faune et la flore sauvage que je vois. J’active aussi momentanément la lampe torche de mon smartphone afin que je ne me casse pas la figure. Je veux ouvrir le store de la fenêtre car je crois qu’il commence à faire clair dehors, je pourrai mieux voir la bestiole. Je ne voudrais pas l’illuminer et l’aveugler avec le flash de l’appareil photo de mon gsm ! Tout en regardant où je mets les pieds, je continue à détailler l’animal. Elles sont deux à présent ! Deux tortues minuscules, plates et bleues azur. Deux ! L’une monte sur le dos de l’autre ! Un couple ?? Quand je pense qu’on dit qu’il y a plein d’animaux en voie de disparition (et c’est vrai), j’ai toujours dit qu’il y en avait un paquet qu’on n’a pas encore découvert. Oh, et si je découvrais une nouvelle espèce ? Chez moi ! Depuis mon lit ! En plein Covid ! Ce serait trop cool. Une tortue de chambre ? Une tortue de nuit ? La Petite Tortue Azurée de Liège. Ouah ! ça en jette comme nom.
Bon, ne mettons pas la charrue avant les bœufs, n’est-ce pas ? Ouvrons l’œil, faisons la lumière sur cette étrange apparition ! J’ouvre le store, et …
AAAaaah ! Horreur ! Une toile d’araignée, beurk ! Une ? Dix !! La lumière pénètre dans la pièce et je découvre avec épouvante qu’il y a un nombre incalculable d’araignées et de toiles qui s’enchevêtrent les unes aux autres. Bon sang ! D’où viennent-elles toutes ces créatures ? De ma poubelle de mouchoirs emmicrobiotés ? Mes petites tortues ! Elles sont en danger ! Elles vont se faire attraper, elles vont se faire tuer, bouffer !!
Vite, je me dépêtre des fils des toiles comme je peux, ça me colle sur les doigts comme de la barbapapa. Je dirige non sans un dégoût certain ma main vers les deux petites tortues. (Qu’est-ce que je ne ferais pas pour ces petites beautés !) Leur carapace ne doit pas dépasser la taille d’une pièce de cinq centimes, tant en grandeur qu’en épaisseur ! Les dessins sur leur carapace sont des lignes d’une blancheur, d’une pureté éclatante. On dirait presque qu’elles sont phosphorescentes ou bioluminescentes pour reprendre un terme que je viens d’apprendre grâce à ma fille. Elles sont vraiment incroyablement minuscules ces… coccinelles. Bah oui ! C’était trop beau pour être vrai. L’obscurité, la fatigue, peut-être encore un état fiévreux m’ont poussé à croire que j’avais peut-être devant moi une nouvelle espèce animal encore non découverte à ce jour… Ce ne sont bien que des coccinelles. Deux coccinelles bleues aux points blancs. Je les retire quand même de la toile d’araignée, pour les prendre en photo et pour les identifier. Je peux supposer qu’elles sont issues de la famille des Coccinella Schtroumpferae.
Bien sûr, c’est souvent le cas quand je veux faire des photos d’un spécimen rare ou que je n’ai pas souvent l’occasion d’observer, soit l’application foire/bugg/bloque (au choix) soit la mise au point ne se fait pas. Ici, c’est la netteté qui est en grève. Je prends quand même une photo, au cas où l’application super-intelligente parvienne à déterminer l’espèce rien que par sa forme générale et sa couleur. Et c’est précisément à ce moment-là, où je recadre la photo floue pour la centrer correctement, et où j’appuie sur « identifier », que … je… me… réveille !!
Bon sang de bois ! Je m’étais bien endormie. Brrr ! Bon, levons le store, ouvrons plus grande la fenêtre pour que l’air me rafraîchisse et remette mes idées en place. Point de toile d’araignée sur le vasistas, point d’araignées grouillantes partout à mes côtés, ouf ! Je préfère ça ! Mais… mais… deux petites tortues, minuscules, plates et de couleur bleu azur mortes dans une toile d’araignée entre le radiateur et le bureau ! Pas possible !
Second réveil.
Le bon. Le dernier.
Et une histoire à dormir debout que je partage avec vous :-)
Coloriage de l’application Happy Color à laquelle j’ai juste donné une touche de bleue et de blanc à la coccinelle rouge à points noirs :-)
Tout ceci est bien un rêve, et même, à la fin, un rêve dans un rêve !! Je n’ai rien inventé de mon rêve (rire), j’ai juste, après coup, à rendre l’histoire plus agréable à la lecture.
Comme à mon habitude, je marche tranquillement sur le trottoir de ma rue. Je parcours quelques centaines de mètres, en cet hiver froid, tantôt sur des graviers, tantôt sur des pavés carrés, tantôt sur du bitume, tantôt encore sur un chemin balisé par les nombreux passages de pieds courageux, tout ça pour rejoindre mon abri bus.
Il ne gèle plus, mais on nous annonce de la neige et en belle quantité pour la fin de semaine, pour le week-end.
Comme tous les jours de la semaine quand je ne suis pas en congé, j’aime marcher durant ces 19 minutes, dans le silence du matin, où je croise davantage d’oiseaux, de chats ou de renards que d’humains. Ce n’est pas le chemin le plus court, mais c’est tout droit, enfin, droit comme le dos d’un serpent. Il doit être 6h15 environ quand je vois une lumière projeter mon ombre devant moi, c’est la voiture du facteur, une utilitaire, qui roule doucement dans le jour qui tarde à poindre le bout de son nez en ce début janvier. Le facteur fera plusieurs arrêts sur ma route, il connait les numéros des maisons par cœur, pas besoin d’illuminer la boîte aux lettres pour déposer le premier courrier de sa tournée. Parfois, nous mettons presque le même temps, le facteur et moi, pour aller d’un point A au point B : lui s’arrêtant par-ci, par-là, moi marchant tranquillement, perdue dans mes pensées, mais sans jamais m’arrêter.
Vers 6h15 donc, il arrive derrière moi et il me dépasse, doucement, presque silencieusement, et ne fera halte que bien plus loin. Le temps qu’il arrive à ma hauteur, ses phares illuminent un peu mon chemin et, coïncidence, j’ai juste le temps de faire un pas de côté pour ne pas me prendre une flaque de boue qui s’était bien camouflée sous un pavé instable. Tout à coup, un flash, un souvenir de lecture, un rêve… et je souris. Mon imagination déborde de son cadre, je n’ai pas de papier, pas le temps de me poser pour écrire l’incroyable film que je viens d’imaginer en une fraction de seconde… mon pied gauche s’écarte du pavé qui bouge se pose juste à côté du piège éclaboussant, salissant. Pas assez loin ! La fiction est dépassée par une réalité brutale ! Un bras de boue immense, lisse, sale, humide sort comme d’un cauchemar et me happe le pied, la jambe, la hanche gauche. Le bras boueux se noue autour de ma poitrine, le liquide court s’enfoncer dans les moindres interstices de mon visage ahuri : bouche, nez, oreille, yeux. Le pavé se soulève à peine, je l’imagine plus que je ne le vois, et le trottoir m’avale tout entier ! Rapide, même pas le temps de crier. Ni vu, ni connu. Adieu.
Jamais personne ne le saura.
Pas même le facteur.
Petit délire passager… voilà ce que cela fait de lire du Stephen King, matin et soir, soir et matin !
Pour une ancienne proposition (la n°9), Tisser les Mots, voici ma petite histoire qui est un vrai délire :-)
Dans les nuages
Me voici coincée à l’hôpital pour quelques jours, le temps d’une opération. On m’opère du dos, une opération courante, mais une première pour moi.
Ce matin, à jeun, je me lave avec un savon spécial, corps et cheveux, puis j’enfile la chemise des opérés, une chemise qui se ferme dans le dos… heureusement, les infirmières sont là pour m’aider, même si je sais que je finirai presque toute nue sur la table d’opération, je préfère ne pas y penser. L’opération se passe bien, du moins, je le suppose, je n’en garde aucun souvenir, bien sûr. Après avoir vomi et déliré un peu, on me remonte dans ma chambre.
Il est quatorze heures. Couchée sur le dos, je ne ressens pas la moindre douleur. Je profite de cet instant où je n’ai pas mal aux jambes et tourne ma tête vers à la gauche, côté fenêtre. Ma chambre d’hôpital est située au 5ème étage et j’ai une vue dégagée de ma région. Cet après-midi, le ciel est bleu parsemé de quelques moutons blancs, épais, qui dessinent dans l’horizon d’étranges créatures imaginaires… ou non. Je devine sans difficultés la tête d’un cheval quand celle-ci se déforme. Je crois rêver quand mon regard fixe l’œil de la bête et découvre un petit bonhomme potelé qui s’active et monte sur une échelle. Le cheval tout à coup a un profil plus allongé, un museau qui s’effiloche et ses oreilles disparaissent carrément. De ses mains aux doigts dodus, le petit bonhomme enlève le regard de l’animal en prenant une poignée de cumulus pour en faire une boulette bien ronde, puis il l’intègre dans la nouvelle forme qui prend vie, là, juste sous mes yeux. Le cheval n’est plus, en lieu et place se trouve un magnifique champ de fleurs. Le petit bonhomme souffle sur quelques détails, le nuage allongé bouge un peu, prend plus de dimensions. Les fleurs s’élèvent sur des tiges immenses et elles continuent leur ascension quand le petit artiste se retourne et m’interroge avec un pouce levé puis un pouce vers le bas avec un léger mouvement de la tête pour me demander mon avis. Je ne suis pas certaine qu’il s’adresse à moi, donc je ne réponds pas. Le petit bonhomme s’approche de ma fenêtre, il est assis à califourchon et avance sur une sorte de fusée russe ultra moderne. Le bonhomme, qui est en fait un autre nuage, plus épais, plus rebondi, avec deux étoiles pour pupilles, a un charme indéniable. Et là, à mon niveau, il n’y a plus le moindre doute, c’est bien à moi qu’il s’adresse. Par des gestes, il me fait comprendre que je dois choisir la hauteur des fleurs : plus haute ou plus basse ? Je regarde alors plus attentivement derrière lui et constate que les tiges sont si grandes que je n’en vois pas la fin. Alors, ma main, d’abord haute, descend, encore un peu, un peu plus jusqu’à ce que les tiges, mangées par le petit bonhomme nuage atteignent une hauteur normale pour des fleurs nuages. Alors je lève la main pour dire « stop ». Le fleuriste moutonné sourit, s’accroupit, grignote la base des fleurs puis, de ses deux petits bras, rassemble toutes les fleurs coupées et m’offre ce beau bouquet de Tulipus Cumulus Nimbus.
Jamais, jamais, jamais, je n’aurais cru possible un tel délire!
Il me faudra attendre le lendemain matin pour que le produit anesthésiant ne me fasse plus divaguer et que je découvre, sur l’appui de ma fenêtre, un bouquet de fleurs blanches en… bonbons !