Le dialogue du dimanche (basé sur des faits presque réels)
Moi : Cacahouète, dis-moi, vous vous êtes disputées Phoebe et toi ?
Ma fille : Quoi ? Non, pas du tout. Pourquoi cette question ?
Moi : Parce qu’elle s’est enfermée dans la salle de bains et qu’elle me semble tourner en rond, comme perdue.
Ma fille : Je crois qu’il n’y a plus rien qui l’intéresse dans ma chambre. Y a plus grand-chose à manger.
Moi : Quand même, je croyais que vous étiez amies.
Ma fille : Bah oui, on l’est toujours. Elle n’est pas bien loin si elle est dans la salle de bains. C’est juste à côté de ma chambre.
Moi : C’est sûr, mais elle n’aime pas l’eau pourtant. C’est comme se mettre volontairement en danger, non ?
Ma fille : Maman, ce n’est pas un Mogwai ! Les Gremlins, ça n’existe pas. Tu regardes trop la TV.
Moi (qui rit) : Et c’est toi qui me dis ça ? Elle est bien bonne celle-là. Dois-je te rappeler que ce n’est pas moi qui ai baptisé Phoebe « d’animal de compagnie » ?
Ma fille : Non, une araignée de compagnie, ce n’est pas la même chose. Nos chats sont des animaux de compagnie. Elle, c’est une Araignée ! Et c’est vrai, on a signé un pacte : elle peut rester dans ma chambre si elle s’occupe des moustiques et autres bestioles qui piquent.
Moi : Hum, hum. Et donc, maintenant qu’on est en hiver et qu’il gèle, elle ne trouve plus de quoi manger dans ta chambre ? Est-ce la seule raison pour qu’elle ait frôlé la mort pendant que je prenais ma douche ?
Ma fille : Qu’est-ce que j’en sais moi ? Je parle pas araignée. T’as qu’à lui demander, toi qui parles avec les chats.
Moi : Ah non, là, c’est toi qui te trompes. Les miaulements et la langue des signes en huit pattes, ça n’a rien à voir.
Ma fille : On n’est pas amies, elle vit sa vie, moi la mienne. On est co-locataires, c’est tout.
Moi : C’est quand même grâce à elle (ou à sa sœur, ou son frère) que tu as pu retourner à la toilette du rez-de-chaussée. Phoebe a de si longues pattes qu’elle peut même capturer d’autres araignées, plus grosses, plus effrayantes pour toi.
Ma fille : Arrête de divaguer, maman. Une araignée reste une araignée. Elle a peut-être bouffé l’autre, ça n’en reste pas moins une co-locaraignée ! Elle a le gîte et le couvert, faut pas en demander plus.

L’incident de la douche (histoire vraie, cette fois)
Tout ça, c’était de la fiction. Enfin… presque.
Parce que Phoebe a vraiment failli mourir pendant que je prenais ma douche. Pour une raison mystérieuse, elle se déplaçait sur le plafond, pile au-dessus de la baignoire. Puis, pour une autre raison tout aussi mystérieuse, elle a commencé à descendre le long de son fil invisible.
Je ne voulais pas la tuer. Vraiment pas. Mais je me suis posé une question existentielle : les araignées ont-elles des tendances suicidaires ? Ou sont-elles simplement dépourvues de bon sens ?
Heureusement, dès qu’elle a senti quelques gouttes d’eau sur son corps filiforme, elle a fait marche arrière et s’est éloignée de trois ou quatre pas… pholquiens.
Petit cours d’arachnologie pour débutants
Qui est Phoebe ?
Phoebe est un nom d’emprunt. C’est mon moyen mnémotechnique pour retenir pholque (Pholcus phalangioides), son vrai nom scientifique.
Les pholques sont des araignées très communes dans nos maisons. Vous les connaissez sûrement : ce sont ces grandes araignées toutes fines, avec leurs huit longues pattes démesurées qui leur donnent un air fragile et maladroit.
On les confond souvent avec les opilions (aussi appelés faucheux), mais il y a une différence importante : les opilions ne sont pas des araignées ! Ils n’ont qu’un segment de corps, alors que les vraies araignées en ont deux.
Le mode de vie des pholques
Les pholques adorent installer leur toile dans les coins et sur les plafonds de nos maisons. Leur toile est irrégulière, un peu brouillonne (rien à voir avec les magnifiques rosaces géométriques d’autres espèces, comme celle de l’épeire diadème, petite araignée du jardin qui me fascine)
Leur régime alimentaire : moustiques, petits insectes volants et rampants… et même d’autres araignées !
C’est d’ailleurs pour cette raison que ma fille a accepté qu’une pholque vive dans sa chambre : pacte de non-agression anti-moustiques. Un deal gagnant-gagnant, si vous voulez mon avis.
Une chasseuse redoutable
Inoffensive pour l’homme, la pholque possède un super-pouvoir : grâce à ses longues pattes, elle peut capturer d’autres araignées beaucoup plus grosses qu’elle !

Photo qui date de 2017, je ne sais plus qui était la victime
J’en ai été témoin à deux reprises.
La dernière fois, c’était dans la toilette du rez-de-chaussée. Une araignée au corps plus épais — une Clubiona corticalis — s’est aventurée sur le territoire déjà occupé par une famille de cinq ou six pholques.
D’habitude, cette espèce de Clubiona vit plutôt à l’extérieur, dans les bois et sous-bois. Celle-ci avait installé son territoire sous les armoires de la porte d’entrée. Un jour, elle a eu l’idée d’explorer la toilette.
Mauvaise idée.
Elle s’est dirigée vers la toile d’une pholque, pendue maladroitement au plafond. Je l’ai prévenue — oui, je parle aux araignées — de ne pas s’aventurer par-là, de faire demi-tour, de retourner sous son armoire.
Elle ne m’a pas écoutée.
Cela lui a été fatal.



clic sur la 1ère photo pour la voir en grand : proie à gauche, prédatrice à droite
Notre élevage involontaire
J’ai baptisé toutes nos pholques Phoebe. Parce que j’ai beau être une ancienne arachnophobe en voie de guérison, je ne suis pas folle au point de leur donner à chacune un prénom différent.
On doit avoir environ une trentaine de Phoebe à la maison ! Principalement à la cave, au garage, dans la toilette du rez-de-chaussée et dans certaines pièces.
Si j’adore les animaux, n’oubliez pas que je suis une ancienne arachnophobe. Pas folle, la guêpe : je ne vais quand même pas encourager leur reproduction. C’est déjà un élevage involontaire !

La vie de famille chez les pholques (âmes sensibles s’abstenir)
Chez cette espèce, une fois que le mâle a trouvé « sa » femelle et accompli son devoir reproducteur, il doit déguerpir au plus vite au risque de se faire dévorer.
Et ce n’est pas tout.
À la naissance des nombreux bébés, si la nourriture vient à manquer ou si l’espace est trop exigu, cette espèce pratique le cannibalisme familial. Oui, vous avez bien lu : carnivores jusqu’au bout des pattes.
Charmant, n’est-ce pas ?
Pendant que j’écris…
Alors que j’écris cet article naturaliste, quatre Phoebe sont visibles dans mon bureau :
- Une presque pile pattes au-dessus de ma tête
- Deux autres un peu plus à gauche, dans le coin
- La dernière dans le coin opposé, tout à fait derrière moi (je ne la vois que si je me retourne)
Elles me surveillent. Ou pas. Difficile à dire avec ces créatures.
Ce qui est sûr, c’est qu’elles font partie du décor. Et qu’au fond, même si je ne l’avouerai jamais à ma fille, je les trouve plutôt utiles, ces co-locaraignées.
Pour résumer : pourquoi garder des pholques chez soi ?
✓ Elles dévorent les moustiques (argument numéro 1)
✓ Elles éliminent d’autres petits insectes indésirables
✓ Elles capturent même d’autres araignées plus grosses
✓ Elles sont totalement inoffensives pour l’homme
✓ Elles ne font pas de bruit (contrairement aux ados)
✓ Elles ne demandent ni litière, ni croquettes, ni promenade (n’est-ce pas les chats !)
Alors oui, elles ne sont pas très jolies avec leurs longues pattes frêles. Oui, elles font parfois des descentes en rappel au-dessus de la baignoire. Oui, elles pratiquent le cannibalisme familial.
Mais franchement ? Ce sont des colocataires idéales.
P.S. : Ma fille continue de prétendre que Phoebe et elle ne sont pas amies. Juste colocataires. Mais je l’ai vue lui parler l’autre jour. Chut, je ne dirai rien.
