Ce conte détourné a été écrit à l’occasion d’un atelier d’écriture donné par Christian Schaubroeck, en août 2018 ! Je pensais que je l’avais déjà publié dans mon blog, mais après vérification, non !
Voilà que je répare l’oubli :-)
le merle, l’épervier et le renard
Un jour, mon fils revient de l’école et me dit qu’il y a un nouvel élève qui est arrivé dans sa classe. Il s’appelle Thomas. Il a dix ans. Il est plutôt petit pour son âge et il a des longs cheveux. Longs cheveux, entendons-nous bien, pour un garçon, il les porte jusqu’aux épaules. Cheveux fins, couleur de miel, parfum d’innocence.
Mon fils me raconte une histoire incroyable concernant ce garçon. Ça s’est passé ce samedi matin. Voici ce qu’il m’a dit.
Alors que son frère aîné répète encore une fois sur lui ses prises d’aïkido, Thomas décide de s’en aller de la maison. Comme ça, sans prévenir qui que ce soit, ni son père, qui de toute façon travaille tellement qu’il ne remarquera pas son absence, ni bien sûr et surtout pas, son frère, cette brute épaisse qui se prend pour Jackie Chang ou Jean-Claude Van Damme.
Thomas s’en va donc. Sans regret, sans se retourner. Pour se poser ailleurs et réfléchir sur l’existence de la vie, sur l’existence de SA vie.
Il part se réfugier dans le seul endroit où il se sent en sécurité : dans le bois Dencre.
Le bois Dencre est une petite forêt à moins d’un kilomètre de son immeuble. Petite pour les adultes qui la connaisse, mais grande pour les enfants. ET Thomas a beau avoir dix ans, il est encore un enfant, un petit adolescent à la chaire meurtrie par les coups fraternel.
Le bois Dencre porte bien son nom, de jour comme de nuit, en été comme en hiver, il y fait sombre telle l’encre bleue dans la cartouche du stylo-plume des écoliers.
Cette petite forêt d’une dizaine d’hectares regorge d’une faune sauvage particulière.
A la lisière, Thomas reconnait sans problème l’essence des pins sylvestres. Il aime humer l’odeur des aiguilles qu’il écrase dans sa main. Tandis que sous ses pieds, le sol est souple, humide et mou. La forêt comme il l’aime.
En cette fin de printemps, le soleil est encore haut dans le ciel, Thomas se dirige sans hésitation aucune vers les profondeurs de la forêt. De fins rayons de lumière traversent la canopée, et la poussière naturelle, par-ci, par-là pétille et volette dans les airs. Les troncs des résineux, droits et fiers, dissimulent sans aucun mal les oiseaux, écureuils et autres multitudes de mammifères, petits et grands.
Thomas ne se rend pas bien compte du temps qui passe. Deux heures se sont ainsi écoulées quand le soir arrive. Lentement. Doucement. Assurément, le jour s’endort.
Le gazouillement des oiseaux perturbe les pensées, les réflexions du jeune garçon. Thomas aime les oiseaux, il aimerait bien les étudier, les photographier, consacrer sa vie à la leur ! A cette pensée, il se remémore un souvenir : à l’école, à cause de son physique efféminé, son visage anguleux, sa maigreur et ses cheveux longs, il a reçu le sobriquet de Tomatelle la demoiselle. Demoiselle… elle… ailes. Oui, il donnerait tout et n’importe quoi pour en avoir aussi, des ailes, et s’envoler loin, s’envoler haut dans le ciel, le plus loin possible de ce frère méchant, de cette crapule, de ce voyou, de ce brigand !
Thomas s’arrête. Il crie autant de qualificatifs de rage et se rend compte que le silence s’est abattu dans la forêt. Sa colère, sa haine hurlée a fait taire tous les animaux. Fini le ti tou ti tou ti tou des mésanges, terminé le sifflement mélodieux du rougegorge, arrêté la trille musicale et enchanteuse de la fauvette.
L’enfant sèche ses larmes d’un revers de bras et murmure un « pardon » à ses amis ailés. Moins de deux minutes plus tard, le rougegorge redonne de la voix. Il protège ainsi son territoire et annonce aux autres de son espèce qu’ici, c’est chez lui et gare à celui qui oserait piétiner ses plates-bandes, il lui volerait dans les plumes.
- Moi aussi, j’aimerais défendre mon territoire, chanter au lieu de pleurer, dit le garçon en reprenant sa marche dans la forêt désormais assombrie par le coucher du soleil.
Thomas ne reconnaît pas l’endroit où il est. Il a quitté depuis longtemps le sentier pédestre. A dix pas de lui, un merle s’acharne sur un vers-de-terre forestier. L’oiseau, tout noir, tire le vers grâce à son bec. Le vers s’allonge, se détends, se tend, s’allonge encore un peu plus, mais ne se rompt pas comme un élastique. L’insecte est têtu, il s’accroche à la vie comme il s’accroche à la terre.
Hélas pour lui, le merle est gourmand et surtout il est friand des vers-de-forêt comme lui. D’une patte, l’oiseau coince le vers sous ses phalanges, sous ses deux doigts droits, rigides, autrefois brisés par une pie mal élevée. Il se sert de ses deux doigts précisément pour écraser ses proies fines et glissantes. Le merle s’est adapté à son handicap d’une façon remarquable. Le vers n’a aucune chance. Piégé sous les doigts du passereau, un coup de bec, le dernier, l’arrache à sa terre natale.
Mais soudain, Thomas arrive et sans le vouloir effraie le merle.
Le vers de forêt à terre, est sauvé… pour le moment. Le merle s’est enfuit précipitamment et a, à son tour, effrayé l’épervier qui l’épiait là-haut, dans un arbre. Celui-ci, en équilibre précaire sur une fine branche de noisetier a chuté sur le dos du renard qui convoitait à son tour de le manger.
Tout ça, tout ce petit monde dérangé a brisé le silence forestier.
Le merle rouspète, proteste, objecte ; l’épervier est silencieux, mais il bat des ailes nerveusement à la recherche d’un nouveau perchoir tranquille. Quant au renard, maître renard, il jappe ; il glousse, il hurle, il grogne, il caquète. Il gémit aussi, mais surtout, il glapit.
Thomas voit tout ça… il entend tout ça. Il a interrompu, sans le faire exprès, le souper de trois animaux affamés.
- Oh là là ! Pardon mes amis. Pardon. Pardon. Pardon. Je ne voulais vraiment pas vous déranger, dit l’enfant désolé.
Avisant un bout de sandwich, jambon-fromage sans mayonnaise, abandonné, jeté sous un bosquet, Thomas n’hésite pas à le prendre pour se faire pardonner.
Le pain dur est émietté et dispersé. Le fromage grouillant et vivant est pour le merle, tandis que le jambon, qui n’est plus du tout frais, plus du tout rose, est partagé entre l’épervier et le renard.
- Tenez, c’est pour vous, leur dit-il en bougeant la tête pour les retrouver du regard.
Mais Thomas ne voit plus rien. Il fait noir d’encre à présent. Néanmoins, il ne bouge plus les pieds et peut de fait entendre le merle picorer, à sa gauche. Derrière lui, il devine le renard mâcher le jambon à grands renforts de salive. Ça fait de grands slurp, ça fait de grands slurp.
Il suppose que l’épervier est allé se percher au-dessus de lui. Il lui lance alors l’autre moitié de la charcuterie. Hop, balancée dans les airs, à l’aveuglette !
- Le jambon ne vaut pas un oiseau, dit le renard ! Si tu n’as rien d’autre me proposer, de tes fesses, j’en ferai mon souper.
L’enfant n’est pas surpris d’entendre le renard parler, il a tellement souvent rêvé qu’il discutait avec les animaux, que pour lui, c’est tout naturel.
- Si tu me mords le derrière, je ne pourrai plus t’aider. Laisse-moi me relever et chercher autre chose à tes mettre sous les canines, lui répond-il.
- Pas faux. OK, je te laisse dix minutes. Pas une de plus, compris ?
Thomas marche à quatre pattes et tâtonne tout autour de lui. Pendant ce temps-là, le merle qui s’est régalé du fromage et des miettes de pain, a le temps de récupérer son vers de forêt, qui pas loin n’a pu aller se réfugier. Ce petit supplément est juste le petit dessert qui lui faut. L’oiseau aspire son dessert avec son petit air satisfait, puis se cache du renard et du rapace et dit à Thomas :
- Pour ma part, tu m’as fait découvrir le fromage aux vers de forêt et c’était un vrai régal ! Pour te remercier, je te donne cette plume. Celle-ci t’aidera à sortir de la forêt et à rentrer chez toi.
L’épervier, têtu et fier, approuve néanmoins ces paroles.
- Ma foi, cette proie a raison. Même si j’aurais préféré manger cet oiseau ou une bonne grosse musaraigne, je dois avouer moi aussi que le jambon aux insectes grouillants et croquants était fort appétissant. Donc, pour te remercier de ce mets particulier, reçois cette plume. Celle-ci, plus grande et plus colorée te guidera dans tes choix.
Le jeune adolescent prend avec plaisir la petite plume noire du merle et la plus grande, mouchetée de brune et de blanc, de l’épervier.
Le renard se dit qu’il n’a pas été très gentil avec l’enfant en le menaçant de la sorte. Il arrache un poil de sa queue et se rapproche de Thomas :
- Ils n’ont pas tort. Cette tranche de viande préparée, associée à l’humus de la terre et assaisonnée aux insectes était, de fait, succulente. Pardonne mon fichu caractère et prends ce poil flamboyant. Il te donnera courage, force et ruse.
Heureux de ne pas se faire mordre les fesses, Thomas reprend la route, confiant et sûr de lui.
Après une bonne heure de marche, il arrive à une intersection. Des pins sylvestres qu’il reconnait à l’odeur, l’entourent. Il n’est plus très loin de la lisière.
Dans le creux de sa main gauche, les plumes chauffent légèrement et le poil du renard brille d’un feu orange, apaisant.
Durant sa marche, Thomas a pu réfléchir à la situation qui l’a conduit cet après-midi à se perdre dans cette forêt. Il ne peut plus fuir ! Il doit affronter la situation et faire face à son frère. Il va le dénoncer. Ou le dépecer. Ou le liquider. Ou le faire disparaître. Il ne sait pas encore… il doit faire un choix. La plume de l’épervier l’aidera.
Alors que la lumière artificielle des lampadaires de sa rue annonce la sortie de la forêt et la fin de sa fugue, Thomas se sent bien. Enfin, il n’a plus peur. Enfin, il ne tremble plus à l’idée de revoir son frère. Enfin, il n’a plus mal au ventre. Ses ecchymoses vont disparaître, tout comme la crainte qu’il a de son propre frère.
Il a en effet pris une décision, il se sent aussi léger qu’une plume, que deux plumes et il se sent plein d’assurance, aussi courageux qu’un renard.
Arrivée devant la porte de son appartement, il serre toujours le poing de sa main gauche et ouvre la porte avec sa main droite. Déterminé, il se dirige aussitôt dans sa chambre, sous les toits, dans cette minuscule pièce où il dort enfin seul depuis quelques mois… et là, il psalmodie d’une voix qui ne tremble pas, d’une voix sûre et audacieuse :
« Par la vertu de mes nouveaux amis, que mon frère soit changé en grasse souris ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le colosse endormi dans son lit, son frère, devient aussi gris, gras et petit qu’une souris inoffensive.
Thomas la capture vite fait bien fait et l’enferme rapidos dans une boîte à chaussures qui pue le fromage. Il attrape un bout de feuille, de quoi écrire et s’active à la tâche :
« Cadeau pour vous mes amis. Laissez-là courir un peu dans la forêt, envoyez-la rouler dans les aiguilles de pins, faites-la cramer un peu au soleil avant de la faire refroidir dans l’humus frais, gluant et bien odorant en cette fin de printemps… La tête est pour toi mon ami épervier, des yeux mourant pour ton regard perçant. Le ventre est pour maître renard, des entrailles du diable pour un caractère endiablé. Et la queue est pour toi cher merle, une ficelle gris souris pour le plus sage de mes nouveaux amis. Ne vous disputez plus et … bon appétit »
Thomas colle la recette et les consignes de partage sur la boîte à chaussures, puis ressort déposer son petit colis au croisement des pins.
Comme le garçon s’en doutait, son père n’a pas remarqué son absence, pas plus que celle de son frère qu’il suppose, à juste titre, parti faire sa vie ailleurs.