C’est dans Ma Nature : retrouvez ici tous des textes inspirés par des balades, par la nature qui m’entoure, par les animaux, par les saisons. Le vivant.
La nature et son énergie, ma force vitale.
Je longe la berge, le pas tranquille. D’abord, une silhouette brune qui glisse sur l’eau, une canne colvert, solitaire. Rien d’un castor, juste la vie ordinaire du rivage.
Puis, soudain, un éclat turquoise, vif comme une flèche : le martin-pêcheur fend l’air et disparaît déjà, me laissant ce battement de cœur surpris.
Un peu plus loin, au milieu des pigeons ternes, une présence claire attire mon regard : la mouette rieuse, éclat pâle au-dessus des reflets sombres.
Le gris me fait penser à mon ami, je cherche le héron. Mon regard s’accroche à une masse couleur de pierre, figée sous le pont. C’est lui, le maître de la patience, fondu dans l’ombre comme un fragment de roche vivante.
Autour de moi, le grondement des machines et des moteurs enveloppe le fleuve d’un manteau sonore pesant. Alors je m’arrête. Je respire le temps présent un peu trop pollué Sous ce ciel gris bleuté, uniforme comme une toile lavée, et j’attends, immobile comme une statue.
Le héron s’est envolé, il déploie ses ailes longues, ardoisées, et s’élève lentement. Sa place vide appelle aussitôt une autre visiteuse : la mouette revient, légère, se poser sans un cri, à sa place.
Le vent se lève, il froisse l’air, les nuages s’épaississent, lourds comme du plomb clair. Une odeur de pluie flotte un instant. Je crois bien que nous allons être trempés…
Mon regard porte au loin : un mouvement sur l’eau attire mon attention. Un oiseau plonge, sombre éclat furtif. Trop loin pour l’identifier. Je retiens mon souffle, espérant qu’il remonte près de moi. Mais il s’éloigne, et je reste dans l’incertitude : grèbe au cou roux ? cormoran au plumage lustré ? Le doute m’accompagne et je ne pourrai trancher, il restera non identifié.
Devant moi, sous la surface, de petites têtes argentées percent l’onde, redescendent aussitôt, laissant derrière elles des cercles, de fins dessins mouvants, offerts à mon regard curieux et amusé.
Des cris au-dessus de moi. Je relève les yeux : neuf bernaches du Canada traversent le ciel, plumes sombres et poitrines claires, leur formation résonne comme une phrase en plein vol. Elles parties, une bergeronnette jaune, rapide, tranche l’air d’un éclat vif dans l’autre sens, avant de disparaître aussi vite qu’elle est venue.
Je poursuis le chemin. Le rivage se peuple : mouettes éclatantes par-ci, par-là, cormorans noir de jais au loin, certains se sèchent ailes ouvertes, canards aux teintes sombres et mates, poules d’eau au bec rouge et jaune, une bergeronnette grise sur le bord d’une pierre, éclair délicat de noir et blanc, puis, encore un autre héron, plus en retrait, m’offre son dos, et arrive en cancanant tout un cortège de bernaches. Parmi elles, deux oies différentes, plus claires, plus menues, pattes d’orange vif qui tranchent dans le groupe.
Soudain, un cri aigu fend le silence. Deux appels secs, presque métalliques. Je scrute, je cherche… et les voici : deux chevaliers guignettes, de la taille de « nos » merles bien connus, brun clair avec une ligne blanche sur les ailes, filant au ras de l’eau. Leur vol est bref, saccadé, mais mon cœur s’emballe : c’est eux que j’attendais, eux que j’espérais.
Alors je souris, et je laisse cette matinée m’imprégner tout entière : ses bruits, ses couleurs, ses présences. Et quand je rentre, je réalise : pas une seule goutte de pluie n’est venue délaver mes souvenirs gais.
Face à la gare d’Angleur, le long du Ravel 5
Ce matin, les oiseaux m’ont rappelé que les fissures du ciel laissent toujours passer la lumière. C’est ce chemin que je propose : marcher, observer, écrire, et laisser émerger sa propre clarté.
Depuis longtemps, je ressens que la nature nous parle. Pas seulement par le chant des oiseaux ou le souffle du vent dans les arbres, mais aussi à travers ces rencontres infimes avec le « petit peuple ailé » : une mésange qui s’approche, un papillon qui se pose, un criquet qui bondit à nos pieds. Ces instants, quand on prend le temps de les vivre, deviennent comme des clins d’œil du vivant. Ils nous invitent à ralentir, à écouter autrement, à recevoir des signes que l’on n’attendait pas.
Ce jour-là, c’est un criquet qui m’a offert une leçon inattendue. Un geste minuscule, presque anodin, mais qui a ouvert pour moi un espace de confiance, de poésie et de symboles. Ce n’est pas un comportement habituel pour un criquet de grimper volontairement sur un doigt humain, encore moins d’y rester plusieurs minutes et de manger un morceau de pomme.
Les criquets sont des insectes craintifs qui fuient instinctivement les mouvements brusques, et ils ne sont généralement pas attirés par l’humain. Cependant, quelques facteurs peuvent expliquer ce comportement :
Mon approche calme et attentive : Les animaux perçoivent l’énergie, les intentions, et mon attitude non menaçante a pu rassurer le criquet.
La curiosité ou la faim : Certains insectes peuvent être attirés par des odeurs sucrées ou des substances humides (comme ma pomme).
Une anomalie ou une exception : Tous les comportements animaux ont des exceptions. Ce criquet pouvait être moins peureux que les autres, ou désorienté.
Signification personnelle ? Une forme de communication inter espèces, ou un petit clin d’œil de la vie, de la nature ou de mon propre inconscient.
Ce type d’événement a parfois un rôle symbolique : Le criquet est associé dans certaines cultures à l’intuition, la chance ou la guidance intérieure. Le fait qu’il réponde à mon invitation, grimpe calmement et partage un moment de nourriture peut être vu comme une résonance intérieure profonde : ouverture, respect, harmonie avec le vivant.
Ce n’est pas rare que certaines personnes aient une connexion naturelle avec les animaux, y compris les plus petits. On appelle cela parfois une sensibilité animiste, une forme d’attention respectueuse à l’ensemble du vivant.
Le poème
Un pas léger sur la clairière, Le soleil jouait dans les herbes hautes. Sous mes pieds, des éclats d’ailes et de silence, Les criquets fuyaient comme le vent.
Je m’accroupis, le cœur ouvert, Et dans un souffle presque enfantin, Je tendis un doigt, juste un, Vers l’un d’eux, sans croire qu’il viendrait.
« Tu veux grimper ? » ai-je soufflé, Offrant ma main comme un rocher tranquille. Il ne sauta pas. Il grimpa. Lentement, doucement. Comme s’il comprenait.
Une pomme dans l’autre main, Et un morceau tendu, presque par jeu. Mais il mangea. Le criquet mangea le bout de la pomme !
Et dans ce moment suspendu, Ni peur, ni bruit, ni pourquoi. Juste une présence, deux vies qui se croisent Avec un fruit sur le bout d’un doigt.
Cinq minutes d’étrangeté douce, Où plus rien ne comptait que la confiance. Un criquet et moi, À hauteur d’âme.
La fable
Il était une fois, dans une clairière où le silence murmurait aux herbes, une femme qui marchait doucement. Elle ne cherchait rien, sinon à écouter le monde, avec ce cœur rare que les arbres reconnaissent.
Sous ses pas, les criquets bondissaient en cadence, comme s’ils saluaient son passage ou bien se méfiaient, comme tous les êtres minuscules qui ont tant de raisons d’avoir peur.
Mais elle, elle s’arrêta. Et au lieu de marcher plus loin, elle s’abaissa. Elle plia les genoux, plia son souffle, et tendit la main comme une branche tend sa feuille.
— « Viens, si tu veux. » dit-elle simplement, à un criquet des pâtures.
Le criquet, d’abord immobile, Sauta… non. Il grimpa. Pas un bond de fuite, mais un pas vers l’inconnu. Un choix. Un miracle d’insecte.
Et la main devint promontoire. Et le doigt, refuge.
Dans l’autre main, une pomme croquée. Petit bout offert aussi, sans attendre, sans dominer. Un morceau de fruit partagé, entre deux formes de vie que tout semblait séparer.
Le criquet mangea. Et le monde, l’espace d’un souffle, s’ouvrit comme un livre ancien : celui que l’on écrit avec le vivant, et pas seulement sur lui.
Alors la femme comprit ou se rappela. Qu’elle n’était pas venue là par hasard. Qu’elle portait en elle une ancienne langue, celle que parlent les cailloux, les brindilles et les ailes. Et peut-être, ce jour-là, la nature lui rendit un nom oublié. Celui de Passeur, ou d’Écouteuse, ou de Poète des silences. Une de ces âmes qui savent que chaque criquet a son mot à dire.
Moralité ? Ce ne sont pas toujours les grandes créatures qui portent les plus grands messages. Parfois, un simple criquet peut te rappeler que tu es au bon endroit. Là où l’on parle aux êtres, et où les êtres… répondent.
Atelier Kintsugi – Valérie Bornet & Marlène Bragard à Vent de Terre – 17/08/2025
Un collage. Que des images Quasi aucun mot Car j’en voulais pas trop De l’eau, toujours de l’eau, Et des oiseaux. De la verdure De la nature.
Un oiseau à la place d’une tête Comme si j’avais tout le temps le nez en l’air Une montagne à placer Un magnifique paysage à admirer.
Une fille qui s’endort dans un arbre Une main qui pend Des doigts qui frôlent l’eau, une caresse, Et puis, tout en haut, à droite Une volée de papillons épars Qui survolent un cœur orangé qui bat des lignes C’est une pierre colorée de cornaline
Du papier déchiré Des images à coller Une première pour moi Sans doute pas la dernière fois Pour raconter un moment Pour me présenter brièvement.
Papillonner avec le vivant vibrant C’est le titre, tout simplement.
Après une méditation Dans laquelle j’ai plongé sans hésitation Un morceau d’argile en main Une musique, un refrain Mes doigts ont façonné Avec peu de pression exercée Un hibou avec ses aigrettes Ou alors un chat assez chouette.
Présenter l’objet né à ma complice du jour Et le sentir vivre dans un mouvement, Sans détour ni fioriture Sans ambiguïté ni fêlure, Tout en lenteur et en douceur, Une ombre recroquevillée Qui s’ouvre au chant de la nuit Et déploie ses ailes de lumière Vers de meilleurs lendemains félins.
Maître hibou, à l’instant, devient à l’ombre de la lune, un chat bien sage. Maître hibou est à l’écoute du monde de la nuit.
Une pause de midi Rien qu’avec moi-même, ici À chuchoter aux insectes À siffler avec les oiseaux, À photographier, identifier, admirer.
Sympétrum strié – mâle
Vlà une demoiselle rouge qui se pose à ma demande, puis des criquets des prairies qui sautent de partout. Un saut, un frisson, et la danse de la nature s’impose.
Ici, une minuscule araignée sauteuse s’invite devant mes pieds. Stop, je m’arrête. Je l’observe. Je n’arrive pas à faire une photo nette… tandis qu’un pic-vert, farceur invisible, se moque de moi à distance. Lui seul sait que jamais il ne se laissera saisir dans l’œil de mon appareil.
Ce midi, j’ai bavardé avec ces minuscules compagnons : vibrants, bondissants, sautillants, moqueurs ou timides, tous m’ont offert un bout de leur vie.
À deux, quatre, six ou huit pattes, ils sont mes amis, ci, dans ce coin d’herbe et de lumière, à Vent de Terre.
Le geai a crié, peu discret, je l’ai vu filer vers le Carmel tandis que les pies, bavardes invétérées, jacassaient entre elles. Et moi, pendant ce temps-là, silencieuse, j’écrivais.
Une mésange, cachée dans le prunier, sifflotait pour personne ou peut-être pour moi seule, j’ai choisi d’y croire.
Au loin, la valse des papillons blancs, désordonnée, brouillonne, joyeuse, tel un bal léger qui effleure le temps.
Mais oui, j’ai fui le frelon, le taon insistant, ne cherchant pas à faire plus ample connaissance avec ceux-ci. Et puis, soudain, quelques pas plus loin, un autre criquet. Couleurs éclatantes, un peu plus grand que les autres, il m’a regardé. Oui, j’en suis sûre, nos regards se sont croisés et… compris. Ce criquet m’a offert son instant, un moment pur, une intimité simple, scellée dans le souffle de l’été.
Criquet des pâtures
L’après-midi, un contenant sans fond Que j’ai choisi sans façon Parce qu’il manquait la base Pour représenter le trou, une absence
Et puis une fissure à faire éclater Pour une jolie porte puisse s’inventer La lumière vient de l’intérieur Les couleurs rayonnent dans la noirceur
Une base à reconstruire, Pour sublimer un avenir à venir. C’est le chant de cette journée, Un arc-en-ciel de mots partagés, Qui clôture ce bel atelier, D’art-thérapie à façonner.
Une vérité à savourer, Un chemin à inventer, Une belle énergie à absorber, Pour mieux encore la redéployer.
Conclusion de mon « pot fêlé »
Vie fragmentée, Enfant éclatée, Adulte éclatante.
La lumière jaillit de l’intérieur, Elle traverse mes fissures, Elle me rend entière.
Partir sur une nouvelle base, Une base encore à venir, Faite de présence et d’avenir.
L’ombre, doucement, Déploie ses ailes vers la clarté. Je me tiens au cœur de cette lumière, Rayonnante de mille et une couleurs.
L’ombre en moi Peut enfin s’envoler, Se transformer, Se déposer dans la douceur du jour.
Je papillonne avec le vivant vibrant, Mon cœur bat au rythme De la lumière pétillante.
Mon pot fêlé s’est ouvert d’une porte, Et cette ouverture, je l’ai comblée De morceaux de verre colorés. Au centre, un éclat singulier : Un cœur jaune pâle, posé là, Comme un signe, Comme une promesse.
C’est l’arc-en-ciel de cette journée, Un cadeau façonné de mes mains, Un éclat de vérité retrouvé, Un chemin de lumière à continuer.
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Cinq petits mots bienveillants offerts par chacune des cinq femmes qui étaient à mes côtés lors de cette sublime journée :
Histoire de vie, de mort et de survivance d’un frelon européen
Dialogue entre moi et moi-même
— J’aime les animaux. Tous les animaux. Surtout les oiseaux. Mais les insectes aussi. — Même les bestioles à huit pattes ? — Oui. Enfin… avant, j’en avais la phobie. Avant que ma curiosité envers tout ce qui vit ne grimpe la plus haute des hautes montagnes de la curiosité. Avant que la photo ne devienne une passion. Avant, quand j’étais plus jeune. Et surtout, plus ignorante.
— Et donc, les insectes ? — Je ne les connais pas tous, mais je ne peux m’empêcher de les photographier dès qu’une antenne, une mandibule ou une patte fine passe à portée. J’ai mes petits chouchous : les colorés, les étranges, des minuscules aux plus imposants. Et, à force d’observer, je commence à reconnaître pas mal d’espèces. Je ne suis pas entomologiste, mais disons… entomologiste débutante. — Même les guêpes et les frelons ?! — Les syrphes, oui ! Ces mouches déguisées en guêpes, inoffensives, viennent parfois se poser sur moi comme sur un perchoir vivant. Les bourdons fatigués ? Je les transporte jusqu’à une fleur ou leur offre une goutte d’eau. Les abeilles, j’aide de loin, avec un bâton ou un mouchoir, pour éviter leur piqûre. Les guêpes, elles, me donnent des frissons instantanés (merci le souvenir d’une piqûre à la descente d’une balançoire). Mais je leur réserve quand même des morceaux de pomme, au bout de la terrasse : elles restent alors scotchées dessus, loin de ma table.
— Et les frelons ? — Ma peur est proportionnelle à leur taille : terreur absolue ! Mais ma curiosité m’a poussée à apprendre à les reconnaître. Ici, en Belgique, deux espèces : le frelon européen, notre grand indigène, et le frelon asiatique, importé accidentellement, qui menace nos abeilles (car il en est friand).
Repère express pour les différencier :
Asiatique : corps sombre, anneaux jaunes fins, pattes jaunes.
Européen : plus grand, corps rayé jaune et noir, pattes brun-rouge, tête et thorax orangés.
— Tu les confonds parfois ? — Non… enfin… c’est ce que je croyais. Je croyais qu’il suffit de « regarder » et pas seulement de « voir », pour identifier. C’est un peu plus complexe que ça. Parce qu’on nous montre toujours les différences « classiques », celles des individus parfaits, comme dans les manuels. Mais la nature est joueuse : tailles variables, couleurs plus ou moins marquées, individus malades ou atypiques… Et parfois, même avec un œil entraîné, on peut hésiter.
Ce soir-là
J’habite dans un quartier où vivent aussi des apiculteurs. L’an passé, des ruches entières ont été décimées par les frelons asiatiques. On nous encourage donc à signaler tout nid, qui peut se trouver haut dans un arbre… ou carrément sous terre. Et à notifier leur présence, surtout s’ils sont en nombre.
Je racontais récemment une rencontre avec une vingtaine d’asiatiques lors d’une balade. Le midi, pile au moment où je parle d’eux, un de ces géants ailés se pose sur « l’assiette des guêpes » sur notre terrasse. Mon amoureux réagit immédiatement : capture avec notre attrape-insecte et… noyade. Deux minutes de lutte. J’ai fui pour ne pas voir.
Trois jours plus tard, rebelote. Cette fois, seule, je prends sur moi : capture, immersion… mais une bulle d’air retarde la fin de l’insecte. Dix minutes. Je secoue, j’ajoute un filet d’eau. Enfin, il s’immobilise.
Le lendemain, trois autres visiteurs, à quelques minutes d’intervalle. Ils attaquent « mes guêpes ». Deux asiatiques capturés et immergés, un troisième… étrange. Plus petit, plus orangé. Pas le profil type d’un asiatique… mais pas non plus celui, bien marqué, d’un européen adulte. Et dans l’urgence, sans mon amoureux, je tranche : capture, immersion, fin rapide.
Le doute
En voyant les victimes alignées, flottant dans le bocal, ma fille me lance : — Le plus petit bouge encore ! Et puis il n’a pas la tête d’un frelon asiatique… peut-être une reine guêpe ? Ce doute me transperce. Je connais les critères de reconnaissance, je les ai utilisés… mais et si je m’étais fiée à une image trop « standard » ? Et si cet individu faisait partie de ces exceptions qui brouillent les lignes ?
Opération sauvetage
Sans réfléchir, je la fais extraire de l’eau. On la dépose sur une assiette garnie de fruits, protégée d’une cloche à filet. Pattes tremblantes, antennes frémissantes, elle titube, tombe de l’assiette, se retrouve sur le dos, les ailes trempées, collées à la table. Je lui tends une baguette chinoise : elle s’y agrippe, je la redépose. Peu à peu, elle se redresse. Elle s’applique à se nettoyer et à se sécher. Observer ce comportement est fascinant sur une bête de cette taille.
Ma fille me rappelle que j’ai Obsidentify sur mon téléphone (elle l’appelle « Pokédex » en référence aux Pokemon bien connus). Clic. Photo. Une seule, car la bestiole recouvre ses forces. Résultat : frelon européen ! Un petit gabarit, mais la morphologie ne trompe pas : pattes brun-rouge, tête orangée, abdomen plus jaune que noir.
Erreur confirmée… mais aussi réparée. J’avais agi trop vite, j’ai appris.
Je soulève la cloche : envol net, droit vers la cime des arbres.
Mon esprit romanesque imagine déjà son retour le lendemain, escorté d’une escadrille vengeresse. Mon esprit naturaliste, lui, lui souhaite bon vent… et longue vie, loin des pommes des guêpes… et de ma vue !
Elle a hérité de poils blancs de l’un de nos chats… on voit bien la couleur de ses pattes : rouge foncé à brun, son abdomen est bien comme celui d’une guêpe, jaune et noir. La photo de celle-ci ne rend pas bien compte de sa taille, mais elle se rapprochait davantage d’une grosse guêpe que de son cousin frelon asiatique (en restant plus petit que ceux-ci. Alors que, dans la plupart des cas, « notre » frelon européen est plus grand que l’espèce asiatique).
🐝 Fiche naturaliste
Frelon européen & frelon asiatique
1. Identification rapide
Critère
Frelon européen (Vespa crabro)
Frelon asiatique (Vespa velutina)
Origine
Indigène (Europe)
Introduit accidentellement d’Asie
Taille
25 à 35 mm (jusqu’à 38 mm pour les reines)
20 à 30 mm (reines max 32 mm)
Couleur du corps
Jaune vif + noir, thorax et tête orangés
Corps brun/noir, segments abdominaux foncés avec bande jaune unique
Pattes
Brun-rouge ou brun foncé
Jaunes à l’extrémité
Tête
Large, orangée
Plus petite, noire avec face orangée
Ailes
Brun clair
Brun fumé
Nid
Souvent dans des cavités (troncs, murs, greniers)
Sphérique, souvent haut dans les arbres ou sous abri
2. Points communs
Les deux piquent si on s’approche trop du nid.
Pas d’agressivité envers l’homme en vol isolé.
Se nourrissent d’insectes (y compris guêpes et abeilles) et de fruits mûrs.
Actifs de mai à novembre environ.
3. Les pièges de l’identification
🔍 Variabilité naturelle
Certains européens peuvent paraître plus sombres, surtout les jeunes ou les individus mal nourris.
Les tailles se chevauchent : un petit européen peut sembler asiatique, et inversement.
Les couleurs peuvent être atténuées par l’âge, la mue ou l’état de santé.
⚠ Conditions d’observation
Ombre, lumière rasante ou contre-jour peuvent fausser la perception des couleurs.
L’agitation ou la peur peuvent pousser à juger trop vite.
💡 Astuce : Toujours observer plusieurs critères (pattes + abdomen + taille + tête) plutôt qu’un seul.
4. Rôle écologique
Frelon européen : prédateur d’insectes variés, régule certaines populations nuisibles.
Frelon asiatique : prédateur opportuniste, mais sa préférence pour les abeilles domestiques le rend problématique pour l’apiculture et la pollinisation.
5. Que faire en cas de rencontre ?
Isolé : observer, photographier, ne pas déranger, sauf s’il représente une menace directe (rare si le nid n’est pas à moins de 5 mètres)
Plusieurs individus en chasse ou en vol stationnaire près d’un rucher : noter la direction, prévenir un apiculteur ou les autorités locales.
Nid : ne pas intervenir soi-même, contacter un service de destruction agréé.
À ne surtout pas faire : écraser un frelon asiatique, sauf si vous voulez tout à coup être envahi par tous ses copains. En effet, quand il est blessé ou mort par écrasement, le frelon asiatique libère une phéromone « danger ! danger ! » qui attire tous les autres frelons à la ronde. Le capturer, sans le blesser et le noyer reste la meilleure solution pour ne pas être envahi et risquer des piqûres de défenses.
💬 Note personnelle de l’observatrice :
Même avec de bonnes connaissances, j’ai découvert que la nature aime brouiller les pistes. Un “profil type” ne reflète jamais toute la diversité d’une espèce : il existe toujours des subtilités, des exceptions, des erreurs de la nature… et parfois même des individus malades qui déjouent nos certitudes. Mon erreur avec un petit frelon européen m’a rappelé à quel point l’observation patiente et le doute sont précieux avant d’agir. Désormais, si un frelon est seul et ne représente aucune menace, je le laisserai poursuivre sa route. En revanche, face à un rassemblement suspect ou à un nid de frelons asiatiques, je prendrai une photo et contacterai les spécialistes. J’ai choisi de garder mes gestes pour protéger… et non pour détruire inutilement.
Après avoir déposé la mouette blessée chez les pompiers, je retrace mes pas pour enfin commencer ma balade. Port de Nieuport : un héron à droite, un groupe de courlis cendrés à gauche, et, un peu plus loin, quelques vanneaux huppés – j’aime leurs couleurs, leurs reflets, leur élégance. Photos de ce beau monde :-)
CourlisCourlisVanneau huppéVanneau huppé
Par précaution, je retourne regarder le premier cadavre que j’avais aperçu (voir mon article sur la mouette blessée). Il est immobile, exact, sans le moindre souffle. Il est bien mort. Plus loin, à l’endroit où je pensais que se trouvait la mouette, un tas de plumes – littéralement des restes. Rien d’identifiable, juste des paquets de plumes arrachées. Je me demande : un prédateur, un chien sans laisse ? Ou avais-je simplement manqué ce petit tas de plumes dix mètres plus loin, la première fois ? Je n’ai pas la réponse. En avançant encore, je retrouve finalement l’endroit où était ma mouette : il ne reste que quatre ou cinq petites plumes, éparses.
Je soupire, je respire profondément pour calmer les émotions qui m’ont été secouées. Il est 9 h ; le port commence à s’animer, surtout des gens promenant leurs chiens, mais l’ambiance reste douce, propre à une matinée de vacances.
J’entends des Huitriers-pie. Ces échassiers noir et blanc (comme une pie), ont un bec, des yeux et de longues pattes rougeoyantes. Leur cri aigu me parvient distinctement (j’ai une légère déficience auditive pour les sons graves, les aigus me restent). Je me dis que ce serait beau de les photographier en vol : j’ai déjà de beaux portraits, il me manque le mouvement. Comme leur nom l’indique, ces oiseaux se nourrissent principalement d’huîtres !
Les photos, en vol, c’est un Vanneau huppé et non un Huitrier-pie (on ne choisit pas toujours les sujets – rires)
Sur la berge, un individu d’huitrier est posé non loin d’un courlis ; plus loin, un couple d’huitriers piaille. Dans l’eau, j’aperçois un grèbe huppé. Pas vraiment un « canard » – bec droit et pointu, plongeur né, avec sa jolie houppe rousse quand il la déploie ; les petits, eux, sont rayés, on dit qu’ils portent leur pyjama. Je le vise avec l’appareil, m’attendant à le voir plonger et disparaître.
Grèbe huppéGrèbe huppé de dosCourlis et Huitrier-pieGrèbe huppé, Huitrier-pie et Courlis
Il plonge. Il réapparaît aussitôt et nage vers la berge – et là, il fait quelque chose qui me surprend : il sort de l’eau, se redresse sur les pierres glissantes et… il marche ! Droit comme un i, mais maladroitement. Il trébuche, se couche, se redresse, recommence. La scène est cocasse après l’intensité du sauvetage de la mouette : je souris, puis je ris tout bas. Personne autour de moi. Je lui parle à voix haute, comme si j’étais seule avec lui : « Dis, tu sais que tu as des ailes ? Tu pourrais voler un peu pour te poser au soleil. »
La séquence dure cinq à six minutes, largement le temps de prendre des photos et de filmer deux courts instants. Le grèbe n’est pas fait pour marcher : ses pattes palmées sont conçues pour nager et plonger, implantées très en arrière sur le corps. Sur le moment, je pense qu’il s’agit d’un jeune qui n’a qu’une seule envie : se sécher au soleil. L’obstination de la jeunesse fait qu’il s’entête à grimper sur les pierres. Il nageait correctement, il plongeait, il a volé sans difficulté. Ses chutes semblent plutôt dues au manque d’appui, ses pattes posées parfois entre deux pierres, que témoignant d’une blessure grave. Il était seul, pas harcelé par les autres oiseaux. Après une dizaine de pas maladroits, il s’arrête, se repose quelques secondes au soleil, puis il vole jusqu’au bord de l’eau et se couche, avant de regagner la surface.
Je poursuis ma balade, heureuse du calme, du soleil, du silence et de la compagnie des oiseaux.
Le lendemain, en visionnant mes photos et vidéos au calme, je me demande si ce comportement n’aurait pas une cause neurologique. Par curiosité et souci d’interpréter au mieux, je publie quelques images sur une page Facebook dédiée aux observations d’oiseaux en Belgique. Rapidement, deux commentaires me tombent dessus : pas des réponses ou des hypothèses, mais des reproches : je n’aurais pas « aidé » le grèbe, j’aurais dû le remettre à l’eau, l’attraper pour le soigner. La critique, sèche, me blesse. J’ai choisi de ne pas répondre à ces messages. J’ajoute cependant un édit à ma publication pour préciser que je venais d’avoir réalisé un sauvetage plus tôt ce matin – la mouette – que le grèbe n’était pas accessible, et que son comportement général ne me paraissait pas anormal (il nageait et volait). J’offre même, pour qui voudrait tenter quelque chose, d’indiquer l’endroit exact en message privé.
Bizarrement, après cette précision, plus rien. Finalement j’efface ma publication et je quitte la page. J’ai ressenti, entre déception et lassitude, le poids du jugement facile face aux situations de nature, et la fragilité d’un regard qui ne sait pas toujours prendre en compte le contexte.
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Je n’oublierai jamais cette image : un grèbe, oiseau des lacs et des rivières, dressé sur ses pattes maladroites, avançant sur la terre ferme. Cet oiseau n’est pas fait pour marcher ainsi. Ses pattes, placées très en arrière, le rendent instable, presque comique. Et pourtant, il avançait. Lentement, mais avec une détermination tranquille.
Peut-être que cela pourrait dire que moi aussi, je vis entre deux mondes. Comme lui, je dois trouver l’équilibre, m’adapter, passer de l’air à l’eau, du rêve à la réalité, du visible à l’invisible. Le grèbe plonge profondément avant de réapparaître plus loin. Et moi, n’est-ce pas ce que je fais aussi, quand je m’immerge dans mes pensées, mes émotions, mes projets, pour en ressortir avec quelque chose de précieux : une idée, un texte, un outil à transmettre ?
Ainsi, je dois davantage accepter l’inconfort, comprendre que parfois je serai “hors de mon élément”, et que c’est précisément dans ces moments-là que je construis les ponts vers ce que je veux atteindre. Peut-être que cette marche un peu hésitante, c’est le reflet de ma propre traversée : quitter un univers, en rejoindre un autre, passer d’une rive à l’autre. Et dans ce passage, me rappeler de rester droite, fière, même si mes pas ne sont pas gracieux. Car ce n’est pas la beauté du mouvement qui compte… mais la force qui me pousse à avancer.
Je ne suis pas fait pour la terre ferme… et pourtant, me voici. Je marche, bancal mais debout, porté par la nécessité. Chaque pas me rapproche de l’eau qui m’attend, chaque pas me rappelle que la maladresse n’est pas l’échec. Tiens-toi droit, avance, même dans l’inconfort. Ce qui compte n’est pas la grâce du mouvement, mais la force qui te pousse à traverser.
Vacances. Mer. Bain de vent iodé. J’adore. J’en ai besoin. Une fois par an.
Mais ces vacances-là sont différentes. Je suis en période de chômage… et pourtant plus occupée que jamais. J’imagine mon futur métier. Mon activité cœur. Mon premier vrai projet de vie. Peut-être pas le dernier. Étrangement, je n’ai jamais autant travaillé sur quelque chose encore en gestation. J’adore ça : réfléchir, imaginer des programmes, créer des ateliers pour enfants, pour adultes. Créativité, rédaction, mise en page, flyers, planification, recherche de clients et de partenaires… Mon cerveau turbine. (parfois trop)
Je suis une boule d’“hyper” : hyperactive, hypersensible, hyperempathique, hyperenthousiaste, hyperimpatiente. Tout ça à la fois.
Peu avant de partir, je me suis offert un livre sur la marche d’intention (Marcher pour décider, de Chiara Kirschner). Pour m’aider à décider, à trancher, à avancer. Surtout dans mon projet professionnel. Mais j’ai commencé… à l’envers. J’ai d’abord customisé un carnet d’écriture. Puis j’ai commencé à marcher tous les jours. Et seulement après, j’ai ouvert le livre.
Je m’étais fixé un petit programme pour les vacances. Une semaine. Sept jours. Je voulais continuer à marcher chaque jour, seule ou accompagnée. Et noter les signes qui apparaissent pendant la marche.
Vacances en famille, mais différentes. Nos enfants sont grands. Le dernier vient tout juste d’atteindre l’âge adulte. Il aime la mer, il aime marcher. C’est tout. Il ne parle pas, ne partage rien, ne propose rien. Sa sœur, plus âgée, est rentrée à la maison quand je suis partie. Il faut bien quelqu’un pour veiller sur nos chats adorés.
Je n’ai pas pris le livre sur la marche. Ni mon ordinateur. J’avais envie de balades sans objectifs. Marcher, juste marcher. Aérer mon cerveau en surchauffe. Même sous la pluie. Ne pas trop photographier. Être là, simplement, à l’écoute des signes.
Mon programme, donc. Un matin, très tôt, départ de La Panne. Seule, pour ne pas imposer un réveil à l’aube à mon mari et mon fils. Et puis, ça m’arrange. J’aime être seule, parfois. J’en ai besoin. Direction Nieuwpoort pour les oiseaux, bien sûr. Et, avec un peu de chance, apercevoir un phoque…
Il est 7h20 quand je descends du tram. Pas de GPS, mais je me repère sans problème. Je rejoins tranquillement le port. Début de ma balade solitaire. Il fait clair depuis plus d’une heure, le ciel promet de briller de bleu, le vent léger et frais. Pas de pluie annoncée pour aujourd’hui, ou alors seulement fin de soirée, durant la nuit.
Sac à dos, chaussures de marche, appareil photo. Je savoure le silence, le calme, ce moment rien qu’à moi. Avant d’atteindre le port, j’aperçois un héron cendré d’un côté, un groupe d’oiseaux bruns de l’autre. Trop loin pour que je les identifie, mais je les photographie. Deux ou trois clichés. Des courlis cendré, avec leur long bec incurvé. Même si le héron est un ami, je le prends quand même en photo…
Ce héron… C’est un oiseau important pour moi. L’un des premiers que j’ai photographiés à la fin de mon adolescence. Sans le savoir, il m’a guidée dans mes débuts de photographe amatrice. Aujourd’hui je sais qu’il symbolise la solitude, la patience, la guérison intérieure. Qu’il est vu comme un lien entre conscient et inconscient. Et je comprends pourquoi je l’ai toujours considéré comme mon guide. Chaque fois que j’en croise un, je souris, je lui parle mentalement. Je ralentis, j’adopte son tempo. J’observe. Je m’imprègne.
Mais à peine ai-je dépassé ce héron qu’un choc me saisit. Un corps. Celui d’un oiseau, allongé sur le talus. Un goéland ? Une mouette ? Difficile à dire. Juste un corps sans vie qui repose sur des grosses pierres recouvertes de mousse, à l’entrée du port. Je zoome avec mon appareil photo. Il est bien mort. Je ne peux rien faire. Et de toute façon, l’endroit est dangereux, quasi inaccessible.
Je reprends ma marche, cette image en tête. Vingt ou trente mètres plus loin : un deuxième corps. Une mouette, cette fois. Les coudes ensanglantés. Sa posture est sans équivoque : elle a été percutée, puis abandonnée. Ses ailes sont étrangement déployées, sa tête rejetée en arrière, collée à son dos.
Là, mes larmes montent. La voir ainsi tord mes émotions. Je prends une photo. C’est morbide, je le sais. Mais je déclenche. Pourquoi ? Pour qui ? Je l’ignore. Clic. Le vent fait bouger une plume sur sa tête. Je zoome à fond… Et là : un cri. Faible. Un gémissement. La mouette !
Je crois rêver. Elle ne peut pas être vivante ! Mais sa tête bouge. Légèrement. Un deuxième cri, aussi faible que le premier.
Quand on est comme moi, hypersensible et hyperempathique, on ne fait pas que voir : on ressent. Je ressens tout. Sa douleur, le froid, la peur, l’abandon. Ma première pensée : il faut abréger ses souffrances. Mais je suis incapable de tuer un animal. Je n’arrive déjà pas à écraser un moustique… Je ne peux pas la laisser là. Mourir à petit feu, seule, dans la souffrance.
Je ne réfléchis plus. J’agis.
J’enlève mon pull, range mon appareil photo dans le sac. Et je descends dans le talus. Humide, glissant, tapissé de mousses.
Là où elle est tombée, le sol est plat. Pas très large, mais assez pour déposer mes pieds, entre des touffes d’herbes et de la mousse. Je m’agrippe entre deux pierres, d’une main. L’autre main glisse sur la mousse ou attrape de l’herbe, car le sol est vachement glissant. Je descends. Un mètre cinquante, peut-être deux. Je ne sais pas mesurer les distances. Mon mari dirait : « tu n’as pas le compas dans l’œil ». Mais disons : deux mètres. Pas plus.
Le temps m’a paru long pour poser un pied à dix, douze centimètres d’elle. Mais j’y suis arrivée. Je m’assure de ne pas glisser, je relâche ma prise. Je ne pense même pas que je pourrais tomber dans l’eau à tout moment. Tout ce qui m’importe, c’est elle. Et elle est vivante. En sale état, mais vivante.
Je ramène ses ailes contre son corps. J’ai besoin de mes deux mains pour cela. En équilibre, l’oiseau contre mon t-shirt, maintenu d’une seule main, j’ouvre mon pull avec l’autre. Je l’enveloppe du mieux que je peux. J’évite sa tête. Elle me picore doucement un doigt.
Je ne sais même pas comment j’ai fait pour remonter, une main prise qui maintient un corps fragile. Mais j’y arrive. Me voilà de retour sur le trottoir, la mouette emmitouflée dans mon pull. Sa tête toujours rejetée en arrière dépasse du tissu. J’ai chaud. Je transpire. Et j’ai froid. Le soleil est là, mais timide, la température doit avoisiner les 14 degrés Celcius.
Je reprends mes esprits, je vérifie qu’elle respire toujours.
Un homme passe avec son chien. Je l’interpelle en néerlandais. Où puis-je trouver de l’aide pour l’oiseau ? Il me conseille d’appeler le centre de soins d’Ostende. Ostende n’est qu’à une dizaine de kilomètres de Nieuport… mais je suis à pied.
Heureusement, mon téléphone est là. Merci les smartphones. Je trouve rapidement le numéro du centre. Il est à peine 8h. Ils ouvrent à 9h. J’appelle quand même… Et miracle : quelqu’un décroche !
Toujours en néerlandais, j’explique tant bien que mal la situation. La dame est douce, attentive. Elle me dit d’emmener la mouette chez les pompiers de Nieuport. Quelqu’un du centre viendra la chercher là-bas.
Nouvelle recherche. Merci Google Maps, car mon sens de l’orientation… n’existe pas. Les pompiers sont à une demi-heure de marche. Près de l’arrêt de tram où j’étais descendue ce matin.
Le soleil commence à chauffer. J’ai une casquette, mais elle est encore dans mon sac. Tant pis, je la mettrai plus tard. J’avance, l’oiseau fragile dans les bras.
À une centaine de mètres de la caserne, un miracle : la mouette redresse la tête. Un espoir, mince mais réel.
photo avec mon smartphone pour prévenir mon mari (une photo vaut mille mots)
Tout le long du trajet, je lui parle doucement. Je l’encourage à tenir le coup. Et, en silence, j’adresse une prière au Maître Sacré des Oiseaux pour qu’elle ne meure pas dans mes bras. Je suis incapable d’abréger les souffrances d’un être vivant, mais je suis tout aussi incapable de porter un corps sans vie. Je ne sais pas expliquer. C’est viscéral. Soulever un cadavre, même animal, me bouleverse. C’est trop. La vie absente, ça me glace.
Elle semble plus vivante que morte.
Arrivée chez les pompiers, une jeune femme me reçoit. Elle me montre une boîte prévue pour les animaux blessés. Mais je refuse de la déposer nue, sur le plastique froid. Mon pull est imprégné de chaleur, celle du soleil et de nos corps. Je la dépose donc avec le pull. Je n’ose pas poser de questions, mais en partant, je croise les doigts pour qu’elle ne doive pas subir les bruits d’alarme de la caserne, les gyrophares, le stress du lieu.
Le centre m’a promis qu’ils feraient tout pour la soigner. Et que si ce n’était pas possible, elle partirait en douceur, sans douleur.
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En ramenant cette mouette chez les pompiers, j’ai eu l’étrange sensation de me raccrocher à quelque chose d’essentiel. Ces dernières semaines, malgré mon assurance en surface, j’ai beaucoup douté. Ces derniers jours, j’ai même envisagé de renoncer à mon projet. De laisser tomber l’écriture, les ateliers, les humains. Peut-être qu’il serait plus simple de soigner les oiseaux, de m’occuper du vivant sans parler, sans raconter, sans créer.
Mais en portant cette mouette contre moi, j’ai senti que ce n’était pas elle uniquement que je devais sauver. En l’enveloppant dans mon pull, j’ai enveloppé un rêve. Un projet. Mon projet. Celui qui se débattait en silence. C’était ma propre envie de continuer.
Ce n’est pas l’oiseau qui m’a appelée. C’est moi qui avais besoin d’entendre un cri plus profond : celui de ne pas abandonner. Ce jour-là, quelque chose en moi a décidé de ne pas renoncer. Pas tout de suite. Pas comme ça.
Cette mouette, ce n’était pas qu’un oiseau. C’était un fragment de moi.
Ce n’était pas un miracle. C’était un rappel. Une main posée sur mon épaule invisible : Tu n’es pas seule. Ce que tu fais a du sens. Reste vivante. Continue. Et dans le bec faible de la mouette, j’ai compris : ne me laisse pas mourir.
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Aujourd’hui, plus de sept jours ont passé. J’ai envoyé un message au centre pour savoir si ma mouette avait survécu à ses blessures et au transport. J’attends leur réponse. Je l’espère positive. Même si je sais qu’elle avait peu de chances.
C’était l’histoire de mon sauvetage, durant ces vacances. Mais ce n’est peut-être pas la fin. Il s’est passé autre chose, au même endroit, à mon retour. Une nouvelle rencontre étrange, avec un oiseau.
Mais ça, c’est une autre histoire. Suivez-moi, ne manquez pas la suite de mes aventures ornithologiques en bord de mer :-)
Et si, comme moi, la cause animale vous touche, si vous voulez soutenir le centre de soins d’Ostende, n’hésitez pas à leur faire un petit don. (clic sur leur logo) Ils accomplissent un travail extraordinaire, sauvant chaque année des centaines – peut-être des milliers – d’oiseaux et d’animaux sauvages.
Ce matin, sur ma fenêtre Une mue légère, laissée par l’éphémère. Clic-clac ! Une photo vite prise, Mais le rendu manquait de surprise.
Alors j’ai pensé à ma loupe chérie, Celle du botaniste, bien choisie. Je l’ai posée devant l’objectif, Et là, miracle : le détail devient intensif.
Maintenant je souris, Devant cette image embellie. Petit coup de pub bien mérité Pour cette loupe que j’ai adoptée.
Et merci à mon GSM complice, Pour ce cliché plein de malice. Clin d’œil aux collègues passionnés De la librairie où tout est à observer.
mue d’un insecte : éphémère 02/06/2025 – Liège
Ce matin-là, sur le rebord de ma fenêtre, une mue. Légère. Oubliée là par une éphémère. Un fragment de vie. Une trace du passage. Une seconde peau, abandonnée, presque invisible.
D’instinct, j’ai pris une photo. Clic-clac. Mais l’image était floue, sans éclat. Alors j’ai sorti ma loupe — celle du botaniste — et je l’ai glissée devant l’objectif. Tout a changé. Les nervures sont apparues, le dessin délicat, la beauté discrète. Et moi, j’ai souri.
Parce que parfois, il suffit juste de regarder autrement. De prendre un petit recul. De changer d’angle. La loupe, c’est ce recul. L’outil simple qui agrandit le réel, qui nous pousse à voir ce qu’on ne regarde plus. L’appareil photo, c’est la mémoire. Celle qu’on garde pour avancer. Et la mue ? C’est ce qu’on laisse derrière. Une peau trop étroite, un passé qui a fait son temps. Ce n’est pas une perte, c’est une libération. C’est la place faite à du neuf, à plus solide, plus vivant.
Quand quelque chose se termine, ce n’est pas toujours une fin. C’est peut-être juste une transformation. Une métamorphose discrète, à peine visible à l’œil nu… sauf si l’on prend le temps. Sauf si l’on s’équipe d’une loupe, d’un regard curieux, et d’un cœur ouvert.
L’éphémère. Ce petit insecte à la vie si brève qu’il en devient symbole. Parfois, quelques heures à peine. Et pourtant, il naît, il se transforme, il s’élance, il vit.
L’éphémère nous rappelle que le présent ne dure pas. Qu’il faut parfois s’arrêter, ralentir, poser le regard. Observer. Patienter. Ressentir. Parce que ce qui est là maintenant ne le sera peut-être plus demain. Parce que le beau se cache dans l’instant.
Mon projet d’écriture est né de là : d’un regard sur une mue oubliée, d’un détail presque invisible, d’un moment suspendu. Un détail que j’aurais pu ignorer. Mais j’ai pris le temps. J’ai observé. J’ai vu. Et à travers l’éphémère, j’ai compris : chaque instant est une chance. Une mue, une loupe, une photo… et tout devient clair.