Formation aux contes et l’Abbaye d’Orval

À Orval, entre contes et tourments

Il y a deux semaines, j’étais en formation « contes » avec mon ami Stéphane Van Hoecke, à l’abbaye d’Orval, en Belgique.
C’est l’une des seules activités que j’ai gardées, vu mon état émotionnel du moment.
Ce qui m’a décidée ? Plusieurs choses :

D’abord, Stéphane. J’aime sa façon d’animer, sa manière de nous transmettre les ficelles du conte et de l’écriture. J’aime sa présence, sa voix, et même son écharpe rouge, sa fidèle compagne de toutes ses formations (clin d’œil).
Ensuite, le lieu : l’abbaye d’Orval. Je n’y étais jamais allée. Les repas y étaient donnés dans une véritable cérémonie de silence et de prière.
Et puis, l’automne, ce somptueux automne flamboyant qui se voyait partout : dans les forêts, dans la cour et les ruines de l’abbaye, dans chaque feuille qui tombait.
Enfin, le groupe : je savais qu’il me porterait. J’allais y revoir une ou deux personnes rencontrées lors d’une précédente formation. Et puis, j’avais besoin de voir du monde, mais pas trop. De bouger, mais pas trop. De prendre l’air… mais pas trop non plus.

Le débordement

J’étais venue pour conter. J’avais préparé deux contes personnels et un conte traditionnel que j’avais adapté à ma manière, 48 heures avant la formation.
Mais je n’en ai raconté aucun.

Mes émotions m’ont submergée. Je n’ai rien compris, mais j’ai pleuré tant et tant que j’ai donné à boire à toutes les feuilles mortes de la forêt avoisinante.
Je me suis éclipsée, perdue, puis retrouvée, en bonne compagnie : les oiseaux, les écureuils, le silence.

L’animateur et tout le groupe ont été d’une immense bienveillance.
Je suis restée, j’ai écouté beaucoup de contes. C’était beau, fort, bouleversant. Mais je n’étais pas tout à fait là. Ailleurs.

Dimanche après-midi, encouragée avec douceur, j’ai finalement pris la parole… non pas pour conter, mais pour raconter quelques anecdotes avec des animaux.
Et là, miracle : je n’ai pas pleuré. Les mots sont venus facilement. Ce n’était pas ma « voix de conteuse », mais ma voix, simplement. Trois anecdotes, racontées avec le cœur.

Le retour

La route du retour m’a semblé interminable. 1 h 44 de route, sous la pluie, avec le jour qui tombait. Je n’aime pas conduire, et ce trajet m’a paru une éternité. Je ne me reconnaissais plus. Je me faisais peur. Peur de mes idées noires, peur de mes pensées sombres, peur surtout de ne pas comprendre pourquoi j’étais dans cet état : si mal, si « loin ».

Mais je suis revenue saine et sauve.
Deux jours plus tard, dans mon bureau, mon refuge, mon cocon, j’ai voulu remercier le conteur et tous les participants. Alors j’ai fait ce que je sais faire : j’ai écrit. Un conte. Un conte sur leurs contes. Et sur mes émotions.

Garder des traces

J’ai pris des centaines de photos. Mon appareil photo numérique, mon smartphone… Je voulais garder la lumière, les couleurs, les arbres, la pierre, les reflets. Pour m’en souvenir. Pour pouvoir y revenir, un jour, pleinement.
Je dois encore réduire les images, les trier, les partager. Bientôt.

L’ambivalence

Les contes, c’est une véritable histoire d’amour pour moi. Mais je me sens ambivalente.

D’un côté, j’aime la magie, l’imaginaire, la féérie. Ce monde secret dans lequel je peux me perdre des heures.
De l’autre, je sais que le conte permet aussi de raconter les blessures, de transformer la douleur par la magie des mots.
Je pensais que conter mes blessures, à ma manière, m’aiderait à me libérer.
Mais, trop à fleur de peau, je n’ai pas pu. Trop sensible. Trop difficile.

Je suis davantage dans l’écrit. Écrire mes contes m’a apaisée, m’a permis de trouver les mots justes. Et si, en les racontant, je perdais ces mots ? Si je perdais mes « maux » ? Qui serais-je alors, dans l’histoire ?

Je me suis déjà posé la question, en 2021. À l’époque, j’avais pu retrouver ma force et conter une histoire née sur place, inspirée du lieu, peuplée d’animaux.
Cette fois-ci, c’était la même chose… mais puissance 10. Et mes forces m’ont abandonnées.

Ma décision (du moment)

Alors, deux semaines plus tard, j’ai décidé (jusqu’à ce que je change encore d’avis) de continuer à conter, mais autrement. Je ne raconterai plus « moi », pas directement. Je conterai la nature, les animaux, la magie, la féérie. Ce monde où tout respire, tout se transforme, tout se relie.

Et je vais rassembler tous mes contes personnels, ceux qui racontent ma vie par petits morceaux, dans un recueil que j’imprimerai.
Peut-être rien que pour moi.


Souvent, les contes disent plus qu’on ne croit.
Ils guérissent doucement, même quand on ne s’en rend pas compte.
Et peut-être qu’un jour, au détour d’un nouveau sentier, ma voix reviendra.

Affronter sa peur : le pouvoir des contes

Pourquoi je reviens toujours vers les contes ?

Je ne sais pas pourquoi les contes m’attirent autant.
Ou plutôt si : je crois que je le sais, mais j’ai encore du mal à le dire tout haut.

Ce week-end, je repars me former à l’art du conte. Une formation de perfectionnement. Et, comme à chaque fois, je tremble à l’idée d’y aller.
Rien que d’imaginer parler devant un groupe, sans texte, sans filet, me met le trouillomètre à zéro.
Je sais que j’aime écrire des contes, mais les dire… c’est une autre histoire.

Pourtant, les contes me fascinent. Leur structure, leur manière de faire passer des messages sans jamais les imposer.
À deux reprises, chez le même animateur, j’ai terminé la formation en disant :

“Non, décidément, je préfère écrire que conter.”

Et puis, la dernière fois, en 2022, il y a eu un déclic. Quelque chose d’invisible, mais de très réel. Mon ami conteur l’a senti lui aussi.
Après ça, pourtant, j’ai arrêté de conter … mais j’ai continué d’écrire.
J’ai compris que je préférais adapter des contes existants plutôt que de dire les miens. Parce qu’avec mes textes, j’ai du mal à me détacher des mots.
J’ai peur de les trahir en les disant autrement. Comme si, en me détachant du texte, je me détachais de moi.

Et puis, récemment, j’ai compris d’où venait ce malaise.
Un souvenir d’enfance, revenu avec violence, m’a rappelé pourquoi parler a toujours été si difficile.

À treize ans, j’ai dénoncé quelqu’un pour des faits graves. On m’a traitée de menteuse. On m’a dit de me taire. On m’a dit que j’exagérais.
Alors j’ai fini par me taire. Un mutisme sélectif s’est installé, ma timidité est devenue maladive…
Et l’écriture a pris la place de ma voix.

C’est pour ça, je crois, que je ne suis jamais à l’aise pour parler en public.
J’ai peur qu’on me juge encore, qu’on me dise que je mens, que je déforme la vérité. Et pourtant, au fond de moi, je sens que le conte est mon remède.
C’est ma manière de soigner ce silence forcé, de reprendre une parole qu’on m’a volée.

Alors pourquoi je continue avec ce conteur-là, devenu un ami ? Pourquoi lui, et pas un autre ? Parce qu’il porte le même prénom que la personne que j’ai dénoncée ? Est-ce un hasard ? Un signe ? Ou une épreuve que je me suis inconsciemment donnée ?

Je ne sais pas. Il y a des coïncidences qui ne sont que ça, de simples coïncidences. Mais parfois, quand elles se multiplient, difficile de ne pas y voir un sens. Dois-je les écouter ? Les ignorer ? Ou bien, encore une fois, les réduire au silence ?

À vingt-quatre heures du début de la formation, j’hésite encore sur le conte à travailler. J’ai abandonné mes deux contes noirs, trop chargés, trop proches de mes ombres. J’ai préparé celui de la mésange et de ses humeurs qui changent selon les saisons (c’est moi, un peu, beaucoup, passionnément).
Et j’en emporterai d’autres, écrits par d’autres.

Mais j’hésite toujours.
Lire à voix haute ? Écrire sur place ? Ou ne pas y aller du tout ? Je crois que je le sais déjà. Je vais y aller. Tremblante, peut-être. Mais vivante.
Parce qu’au fond, c’est bien ça, conter : c’est oser dire, avec sa voix, avec son corps, avec son regard.


Et vous, qu’est-ce que les contes réveillent en vous ?
Une part d’enfance ? Une blessure ancienne ? Ou simplement le plaisir d’écouter, d’imaginer, de rêver ?
Parfois, raconter, c’est juste une autre façon d’apprendre à se raconter soi-même, pas à pas, mot après mot.

Le merle, l’épervier et le renard

Ce conte détourné a été écrit à l’occasion d’un atelier d’écriture donné par Christian Schaubroeck, en août 2018 ! Je pensais que je l’avais déjà publié dans mon blog, mais après vérification, non !

Voilà que je répare l’oubli :-)

le merle, l’épervier et le renard

Un jour, mon fils revient de l’école et me dit qu’il y a un nouvel élève qui est arrivé dans sa classe. Il s’appelle Thomas. Il a dix ans. Il est plutôt petit pour son âge et il a des longs cheveux. Longs cheveux, entendons-nous bien, pour un garçon, il les porte jusqu’aux épaules. Cheveux fins, couleur de miel, parfum d’innocence.

Mon fils me raconte une histoire incroyable concernant ce garçon. Ça s’est passé ce samedi matin. Voici ce qu’il m’a dit.

Alors que son frère aîné répète encore une fois sur lui ses prises d’aïkido, Thomas décide de s’en aller de la maison. Comme ça, sans prévenir qui que ce soit, ni son père, qui de toute façon travaille tellement qu’il ne remarquera pas son absence, ni bien sûr et surtout pas, son frère, cette brute épaisse qui se prend pour Jackie Chang ou Jean-Claude Van Damme.

Thomas s’en va donc. Sans regret, sans se retourner. Pour se poser ailleurs et réfléchir sur l’existence de la vie, sur l’existence de SA vie.

Il part se réfugier dans le seul endroit où il se sent en sécurité : dans le bois Dencre.

Le bois Dencre est une petite forêt à moins d’un kilomètre de son immeuble. Petite pour les adultes qui la connaisse, mais grande pour les enfants. ET Thomas a beau avoir dix ans, il est encore un enfant, un petit adolescent à la chaire meurtrie par les coups fraternel.

Le bois Dencre porte bien son nom, de jour comme de nuit, en été comme en hiver, il y fait sombre telle l’encre bleue dans la cartouche du stylo-plume des écoliers.

Cette petite forêt d’une dizaine d’hectares regorge d’une faune sauvage particulière.

A la lisière, Thomas reconnait sans problème l’essence des pins sylvestres. Il aime humer l’odeur des aiguilles qu’il écrase dans sa main. Tandis que sous ses pieds, le sol est souple, humide et mou. La forêt comme il l’aime.

En cette fin de printemps, le soleil est encore haut dans le ciel, Thomas se dirige sans hésitation aucune vers les profondeurs de la forêt. De fins rayons de lumière traversent la canopée, et la poussière naturelle, par-ci, par-là pétille et volette dans les airs. Les troncs des résineux, droits et fiers, dissimulent sans aucun mal les oiseaux, écureuils et autres multitudes de mammifères, petits et grands.

Thomas ne se rend pas bien compte du temps qui passe. Deux heures se sont ainsi écoulées quand le soir arrive. Lentement. Doucement. Assurément, le jour s’endort.

Le gazouillement des oiseaux perturbe les pensées, les réflexions du jeune garçon. Thomas aime les oiseaux, il aimerait bien les étudier, les photographier, consacrer sa vie à la leur ! A cette pensée, il se remémore un souvenir : à l’école, à cause de son physique efféminé, son visage anguleux, sa maigreur et ses cheveux longs, il a reçu le sobriquet de Tomatelle la demoiselle. Demoiselle… elle… ailes. Oui, il donnerait tout et n’importe quoi pour en avoir aussi, des ailes, et s’envoler loin, s’envoler haut dans le ciel, le plus loin possible de ce frère méchant, de cette crapule, de ce voyou, de ce brigand !

Thomas s’arrête. Il crie autant de qualificatifs de rage et se rend compte que le silence s’est abattu dans la forêt. Sa colère, sa haine hurlée a fait taire tous les animaux. Fini le ti tou ti tou ti tou des mésanges, terminé le sifflement mélodieux du rougegorge, arrêté la trille musicale et enchanteuse de la fauvette.

L’enfant sèche ses larmes d’un revers de bras et murmure un « pardon » à ses amis ailés. Moins de deux minutes plus tard, le rougegorge redonne de la voix. Il protège ainsi son territoire et annonce aux autres de son espèce qu’ici, c’est chez lui et gare à celui qui oserait piétiner ses plates-bandes, il lui volerait dans les plumes.

  • Moi aussi, j’aimerais défendre mon territoire, chanter au lieu de pleurer, dit le garçon en reprenant sa marche dans la forêt désormais assombrie par le coucher du soleil.

Thomas ne reconnaît pas l’endroit où il est. Il a quitté depuis longtemps le sentier pédestre. A dix pas de lui, un merle s’acharne sur un vers-de-terre forestier. L’oiseau, tout noir, tire le vers grâce à son bec. Le vers s’allonge, se détends, se tend, s’allonge encore un peu plus, mais ne se rompt pas comme un élastique.  L’insecte est têtu, il s’accroche à la vie comme il s’accroche à la terre.

Hélas pour lui, le merle est gourmand et surtout il est friand des vers-de-forêt comme lui. D’une patte, l’oiseau coince le vers sous ses phalanges, sous ses deux doigts droits, rigides, autrefois brisés par une pie mal élevée.  Il se sert de ses deux doigts précisément pour écraser ses proies fines et glissantes. Le merle s’est adapté à son handicap d’une façon remarquable. Le vers n’a aucune chance. Piégé sous les doigts du passereau, un coup de bec, le dernier, l’arrache à sa terre natale.

Mais soudain, Thomas arrive et sans le vouloir effraie le merle.

Le vers de forêt à terre, est sauvé… pour le moment. Le merle s’est enfuit précipitamment et a, à son tour, effrayé l’épervier qui l’épiait là-haut, dans un arbre. Celui-ci, en équilibre précaire sur une fine branche de noisetier a chuté sur le dos du renard qui convoitait à son tour de le manger.

Tout ça, tout ce petit monde dérangé a brisé le silence forestier.

Le merle rouspète, proteste, objecte ; l’épervier est silencieux, mais il bat des ailes nerveusement à la recherche d’un nouveau perchoir tranquille. Quant au renard, maître renard, il jappe ; il glousse, il hurle, il grogne, il caquète. Il gémit aussi, mais surtout, il glapit.

Thomas voit tout ça… il entend tout ça. Il a interrompu, sans le faire exprès, le souper de trois animaux affamés.

  • Oh là là ! Pardon mes amis. Pardon. Pardon. Pardon. Je ne voulais vraiment pas vous déranger, dit l’enfant désolé.

Avisant un bout de sandwich, jambon-fromage sans mayonnaise, abandonné, jeté sous un bosquet, Thomas n’hésite pas à le prendre pour se faire pardonner.

Le pain dur est émietté et dispersé. Le fromage grouillant et vivant est pour le merle, tandis que le jambon, qui n’est plus du tout frais, plus du tout rose, est partagé entre l’épervier et le renard.

  • Tenez, c’est pour vous, leur dit-il en bougeant la tête pour les retrouver du regard.

Mais Thomas ne voit plus rien. Il fait noir d’encre à présent. Néanmoins, il ne bouge plus les pieds et peut de fait entendre le merle picorer, à sa gauche. Derrière lui, il devine le renard mâcher le jambon à grands renforts de salive. Ça fait de grands slurp, ça fait de grands slurp.

Il suppose que l’épervier est allé se percher au-dessus de lui. Il lui lance alors l’autre moitié de la charcuterie. Hop, balancée dans les airs, à l’aveuglette !

  • Le jambon ne vaut pas un oiseau, dit le renard ! Si tu n’as rien d’autre me proposer, de tes fesses, j’en ferai mon souper.

L’enfant n’est pas surpris d’entendre le renard parler, il a tellement souvent rêvé qu’il discutait avec les animaux, que pour lui, c’est tout naturel.

  • Si tu me mords le derrière, je ne pourrai plus t’aider. Laisse-moi me relever et chercher autre chose à tes mettre sous les canines, lui répond-il.
  • Pas faux. OK, je te laisse dix minutes. Pas une de plus, compris ?

Thomas marche à quatre pattes et tâtonne tout autour de lui.  Pendant ce temps-là, le merle qui s’est régalé du fromage et des miettes de pain, a le temps de récupérer son vers de forêt, qui pas loin n’a pu aller se réfugier. Ce petit supplément est juste le petit dessert qui lui faut. L’oiseau aspire son dessert avec son petit air satisfait, puis se cache du renard et du rapace et dit à Thomas :

  • Pour ma part, tu m’as fait découvrir le fromage aux vers de forêt et c’était un vrai régal ! Pour te remercier, je te donne cette plume. Celle-ci t’aidera à sortir de la forêt et à rentrer chez toi.

L’épervier, têtu et fier, approuve néanmoins ces paroles.

  • Ma foi, cette proie a raison. Même si j’aurais préféré manger cet oiseau ou une bonne grosse musaraigne, je dois avouer moi aussi que le jambon aux insectes grouillants et croquants était fort appétissant. Donc, pour te remercier de ce mets particulier, reçois cette plume. Celle-ci, plus grande et plus colorée te guidera dans tes choix.

Le jeune adolescent prend avec plaisir la petite plume noire du merle et la plus grande, mouchetée de brune et de blanc, de l’épervier.

Le renard se dit qu’il n’a pas été très gentil avec l’enfant en le menaçant de la sorte. Il arrache un poil de sa queue et se rapproche de Thomas :

  • Ils n’ont pas tort. Cette tranche de viande préparée, associée à l’humus de la terre et assaisonnée aux insectes était, de fait, succulente. Pardonne mon fichu caractère et prends ce poil flamboyant. Il te donnera courage, force et ruse.

Heureux de ne pas se faire mordre les fesses, Thomas reprend la route, confiant et sûr de lui.

Après une bonne heure de marche, il arrive à une intersection. Des pins sylvestres qu’il reconnait à l’odeur, l’entourent. Il n’est plus très loin de la lisière.

Dans le creux de sa main gauche, les plumes chauffent légèrement et le poil du renard brille d’un feu orange, apaisant.

Durant sa marche, Thomas a pu réfléchir à la situation qui l’a conduit cet après-midi à se perdre dans cette forêt. Il ne peut plus fuir ! Il doit affronter la situation et faire face à son frère. Il va le dénoncer. Ou le dépecer. Ou le liquider. Ou le faire disparaître. Il ne sait pas encore… il doit faire un choix. La plume de l’épervier l’aidera.

Alors que la lumière artificielle des lampadaires de sa rue annonce la sortie de la forêt et la fin de sa fugue, Thomas se sent bien. Enfin, il n’a plus peur. Enfin, il ne tremble plus à l’idée de revoir son frère. Enfin, il n’a plus mal au ventre. Ses ecchymoses vont disparaître, tout comme la crainte qu’il a de son propre frère.

Il a en effet pris une décision, il se sent aussi léger qu’une plume, que deux plumes et il se sent plein d’assurance, aussi courageux qu’un renard.

Arrivée devant la porte de son appartement, il serre toujours le poing de sa main gauche et ouvre la porte avec sa main droite. Déterminé, il se dirige aussitôt dans sa chambre, sous les toits, dans cette minuscule pièce où il dort enfin seul depuis quelques mois… et là, il psalmodie d’une voix qui ne tremble pas, d’une voix sûre et audacieuse :

« Par la vertu de mes nouveaux amis, que mon frère soit changé en grasse souris ! »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le colosse endormi dans son lit, son frère, devient aussi gris, gras et petit qu’une souris inoffensive.

Thomas la capture vite fait bien fait et l’enferme rapidos dans une boîte à chaussures qui pue le fromage. Il attrape un bout de feuille, de quoi écrire et s’active à la tâche :

« Cadeau pour vous mes amis. Laissez-là courir un peu dans la forêt, envoyez-la rouler dans les aiguilles de pins, faites-la cramer un peu au soleil avant de la faire refroidir dans l’humus frais, gluant et bien odorant en cette fin de printemps… La tête est pour toi mon ami épervier, des yeux mourant pour ton regard perçant. Le ventre est pour maître renard, des entrailles du diable pour un caractère endiablé. Et la queue est pour toi cher merle, une ficelle gris souris pour le plus sage de mes nouveaux amis. Ne vous disputez plus et … bon appétit »

Thomas colle la recette et les consignes de partage sur la boîte à chaussures, puis ressort déposer son petit colis au croisement des pins.

Comme le garçon s’en doutait, son père n’a pas remarqué son absence, pas plus que celle de son frère qu’il suppose, à juste titre, parti faire sa vie ailleurs.

mon conte médiéval, à lire et à écouter

Grâce à Christian Schaubroeck qui, durant le confinement, a offert à plusieurs personnes la possibilité de participer à ses ateliers d’écriture via vidéo, j’ai écrit mon premier conte médiéval.

Après avoir reçu différents liens sur le vocabulaire de l’époque et 10 mots à intégrer dans le texte, voici mon histoire.

Elle est un peu longue, c’est pourquoi après les premières lignes d’introduction, je vous donne la possibilité de télécharger mon conte en version PDF ou de l’écouter.

Belensaire, en l’An 1393

Arthur est un gringalet de dix ans. Fils de forgeron, il doit rentrer en
apprentissage auprès de son père en fin de saison. Le jeune garçon a un visage ovale, un corps tout en os, des mains douces aux longs doigts fins et un regard pétillant d’intelligence. Il a beaucoup d’énergie, de curiosité et de volonté. Il aime prier et rendre service aux aînés. Depuis qu’il est en âge de marcher tout seul, le fillot rend visite à un gentilhomme qui vit au monastère. Ces visites sont occasionnelles et de courtes durées. C’est son plus grand secret.

Son frère de lait, Basile, est fils de la meilleure amie de sa mère qui est décédée en couches. Mais Basile, mis à part les seins de sa mère, n’a jamais rien partagé avec lui. Basile a grandi avec son père et les garçons se sont perdus de vue depuis fort, fort longtemps.

Constance, l’aînée d’Arthur, doit bientôt se marier. Constance est tout l’inverse d’Arthur : grande, dégingandée, à la longue, très longue chevelure de feu et à l’ossature robuste. Constance ne sait peut-être pas lire ni écrire, comme la plupart, si pas la majorité des paysans, mais elle aime faire ses propres expériences et retient absolument tout grâce à une mémoire exceptionnelle. C’est ainsi qu’elle se fait remarquer dans le village avec ses soins étranges préparés uniquement à base de tout ce qu’elle trouve à portée de main. Les avis la concernant sont partagés, assurément elle a une réputation à protéger.

Disons-le sans respit[1] : Arthur et Constance ne s’apprécient pas ! Arthur, fils de forgeron, va devoir succéder à son père. Or, il n’est pas du tout bâti pour maîtriser feu et métal. Depuis que le monastère lui a fait découvrir le plaisir de la lecture et l’écriture, il rêve de gagner ses éperons et souhaite ardemment travailler, outre les prières, le métier du livre !


[1]Sur le champ

Lire, écrire, conter, c’est la santé !

Article écrit sur mon compte Linkedin. Je le mets ici pour ceux et celles qui n’auraient pas de compte là-bas  ;-)

Dans le cadre de ma formation, je suis amenée à travailler sur bien des choses, dont la prise de parole en public !

Nous devons, chacun séparément, préparer une présentation sur un sujet de notre choix, mais qui touche à la santé, car notre formation s’intitule :

Éducation et communication pour la santé

20 minutes de parole, 20 dias PPT grand maximum…

Au début, je me suis dit : « 20 minutes, c’est long ! ». Après six changements, six sommaires différents dans un seul thème, je me rends compte, au final, que 20 minutes, c’est court, très court !

J’ai 10 dias, je connais toute ma présentation sans regarder mon support (aie, il ne faut pas que je l’oublie celui-là)… et je parle pendant 21 minutes… ça me fera une minute en moins pour les questions, ce n’est pas plus mal (rires).

Seule, chez moi, j’assure… mais si je suis aussi confiante, c’est aussi grâce à cette formation, car il y a près de 15 jours (déjà ?!), en groupe, j’ai animé une activité dans une école de devoirs. Cette activité a duré 3 heures. J’ai été amenée à conter une histoire amérindienne et après multiples répétitions, des angoisses nocturnes, une certaine excitation est arrivée. De fait, je prends de plus en plus confiance en moi et le jour J, j’ai assuré grave comme dirait ma fille. Développer cette activité, cette animation m’a permis d’acquérir, entre bien d’autres choses, une certaine assurance que je n’avais pas encore jusqu’ici et surtout, un très grand plaisir à conter, à adapter une histoire pour un public, à chercher La Bonne Histoire qui colle au mieux au sujet qui avait été demandé.

Lire, écrire, conter permet de :

  • réduire le stress,
  • diminuer la tension musculaire,
  • réduire le rythme cardiaque,
  • développer la créativité,
  • réduire le déclin cognitif,…

autant chez les enfants que chez les adultes, jeunes ou moins jeunes.

C’est le sujet de mon exposé oral : mots pour maux.

Écrire et/ou lire 10 minutes par jour est bénéfique pour la santé, et ce à différents niveaux, que ce soit pour la santé mentale que pour la santé « physique ».

Ne dit-on pas si le moral est bon, tout va bien ?

Et vous, avez-vous déjà ressenti un bien-être après avoir écrit ou lu ?

Écrivez-vous à l’ordinateur, avec un crayon, un stylo-plume ou un stylo-à-bille ?

Lisez-vous sur du papier, sur ordinateur, tablette ou avec une liseuse ?

Détournement de conte : Hans-mon-hérisson (5 et fin)

Le prince devait quand même se forcer à ne pas prendre ses jambes à son cou. Aussi, après le festin du soir, quand Hermione lui demanda de lui faire couler un bon bain chaud, il obéit bien vite, trop soulagé de ne pas devoir la toucher tout de suite.

— Demande à tes gardes de préparer un bon feu et de le maintenir bien vif avec de belles flammes. Vois-tu, le bain va me permettre de me débarrasser de ma peau de hérisson. L’eau chaude va décoller ma première peau et il te faudra me peler un peu comme tu le fais avec une orange. Une fois que tu auras fait ça, il faudra que tes gardes s’emparent le plus vite possible de ma peau de hérisson et qu’ils la fassent brûler dans le feu. Ils ne pourront s’en aller qu’une fois tous mes picots brûlés.

Le prince un peu impressionné, mais surtout très intrigué par ces propos, ne contredit pas la créature. Après avoir appelé ses gardes et donné ses instructions, du bout des doigts, il aida Hermione à plonger dans le bain chaud. Une étrange fumée boisée s’échappa de la baignoire. Le parfum de la forêt empli toute la pièce. Le prince ne pouvait rien distinguer au travers du brouillard, mais il se demanda quand même s’il serait capable d’éplucher la peau du hérisson… La réponse se faisait attendre. Il ne parvenait pas à détacher son regard du brouillard, essayant vainement d’y voir au travers. Quelques minutes plus tard, Hermione sorti de la baignoire et apparut toujours vêtue de ses picots. Néanmoins ceux-ci retombaient mollement sur son corps, de sorte que lorsque le prince en toucha un, il ne se fit pas mal. Hermione lui tourna le dos et souleva sa longue chevelure noisette.

— Tu peux commencer par-ici, lui dit-elle presque en chuchotant, pointant son index sur sa nuque.

Tremblant comme une feuille, le prince toucha l’endroit pointé du doigt. C’était chaud, encore recouvert de poils, et cela lui semblait doux au toucher, tous les picots étaient comme au repos, couchés, allongés, inoffensifs.

Tandis que le prince éplucha la peau hérisson, Hermione frotta son visage avec ses deux mains. La peau tomba à terre, en trois morceaux. Les gardes, aussitôt, s’en emparèrent et la brûlèrent.

Le prince tendit un peignoir, non sans quitter du regard le dos lisse, dépourvu de poils et de picots de la jeune femme qui se tenait là, devant lui.

Hermione enfila le vêtement, contente de sentir un peu de douceur sur sa nouvelle peau nue et froide. Puis, elle se retourna, tête baissée, n’osant pas lever ses yeux vers le prince.

Sans son dos de picots, Hermione paraissait plus grande. Toute brune de peau, Hermione était métamorphosée. Le prince prit son menton et leva sa tête, en douceur, pour découvrir qu’elle avait gardé ses yeux bruns et ses cheveux noisettes.

À partir de ce moment-là, ils ne se quittèrent plus et le prince ne se lassa pas de la dévorer des yeux, tellement elle était belle.

Le prince et Hermione se marièrent ; les noces furent célébrées lors d’une grande fête. Ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants et … quelques hérissons !


Avez-vous aimé ma version de ce conte ? Personnellement, je la trouve un peu trop longue, c’est que je suis bavarde en écriture :-)

Lire mon texte dans son entièreté.

Détournement de conte : Hans-mon-hérisson (4)

(partie 1)
(partie 2)
(partie 3)

Hermione-ma-Hérissonne trouva le temps long, malgré la compagnie de ses animaux. Après quelques semaines de solitude, elle décida de retourner à son village pour vendre ses recettes de cuisine et laisser ses chèvres et son ânesse à ses parents. A califourchon sur sa poule, elle fit le tour des petites maisons de son ancien village. Tout ce qu’elle pu vendre, était son lait de chèvre, léger et digeste. Le reste de ses recettes, avec des filets de limaces et de la bave d’escargots, n’intéressait personne.

Son père qui craignait la voir revenir pour de bon, lui demanda s’il devait changer les fers de sa poule.

— Oui, merci bien, car je repars aussitôt, et cette fois-ci ce sera pour un long, un très long voyage.

Avec ces maigres ventes que lui avait rapporté son lait de chèvre, Hermione-ma-Hérissonne s’en alla en direction du royaume vers lequel elle avait dirigé le premier roi perdu, voilà déjà bien très longtemps. Trop longtemps, car elle n’a vu personne pour combler sa solitude depuis.

L’accueil fut horrible, car le roi ordonna à ses gardes de tuer quiconque s’approchait du château avec un museau de hérisson ! Heureusement, Hermione dirigea sa poule vers les hauteurs et passa au-dessus des flèches et de tous les soldats armés. Elle atterrit dans la cour du château, à deux pas du fils du roi, tout surpris et horrifié par ce qui le menaçait.

— Roi, dis à tes gardes de me laisser en paix et que ton fils vienne avec moi comme tu me l’avais promis ! Tu as menti et tu as triché. Tu dois être puni ! dit Hermione d’une voix ferme en menaçant le prince de ses piquots pointés vers lui.

Le roi n’eut d’autre choix que d’obéir cette fois-ci. Il laissa son fils partir avec la créature et pleura sur son mauvais comportement.

En chemin, Hermione-ma-Hérissonne arrêta sa poule au-dessus d’un buisson d’orties.

— Saute, commanda-t-elle au prince.

Le prince sauta et la jeune créature s’amusa de la situation. Une fois que le prince a été suffisamment piqué par les orties et que son visage, ses bras et ses mains étaient tout boursouflés, gonflés, Hermione-ma-Hérissonne exigea que le prince s’occupa de ses picots.

— Tu vois les boules blanches sur mon dos ? Ce sont des tiques. Elles me grattent et ça me démange terriblement ! Enlève-les toutes, une à la fois, sans leur arracher la tête. C’est un travail minutieux, de patience et de précision ! Quand tu auras fini, je n’aurai plus besoin de toi et tu pourras retourner pleurer chez ton papa !

Le prince d’abord soulagé d’entendre cela, ne s’attendait pas à une tâche aussi difficile, pénible et douloureuse pour lui. Pour attraper les vilaines bestioles, il s’écorcha les doigts et les mains à plusieurs endroits. Et dès qu’il parvenait à enlever un insecte, le dos d’Hermione se mettait à trembler et les picots se resserraient et pénétraient dans ses doigts déjà tout abîmés. Enfin, quand il déposa la 37ᵉ et dernière tique sur le sol forestier et qu’Hermione l’écrasa sous son pied, le prince fut chassé de la forêt et il pu regagner son château, tout griffé, tout boursouflé et humilié pour le restant de ses jours.

Après avoir infligé cette punition au fils du premier roi, complice de son père de ne pas être venu l’aider plus tôt dans cette tâche, Hermione-ma-Hérissonne s’en alla trouver le second château. Elle ne voulait plus être seule et était déterminée à trouver le grand amour.

L’accueil au second royaume fut merveilleux. Le roi avait en effet donné ordre de bien recevoir la personne qui viendrait chevauchée sur une poule et qui ressemblerait à Hermione-ma-Hérissonne. De fait, la jeune Hermione fut reçue avec des applaudissements et une haie d’honneur jusqu’à la porte du château !

C’est dans ces conditions qu’Hermione-ma-Hérissonne arriva devant le prince. Celui-ci d’abord choqué par l’apparence aussi repoussante de la jeune femme se rappela qu’il avait donné sa promesse à son père. « Après tout, se disait-il, elle a sauvé mon père et sa suite, sans elle, ils seraient sans doute morts de faim dans la forêt. » Et il accompagna volontiers Hermione dans ses quartiers privés du château.

(à suivre)