Retraite d’écriture : le pouvoir des mots

J’ai passé quatre jours et trois nuits en compagnie de douze femmes. Le but : prendre du temps pour soi et écrire. Au-delà des mots, c’est la dynamique du groupe, le lieu et bien sûr la magie de la fée animatrice (et de sa maman) qui ont permis de rendre ces quelques jours comme une bulle, une parenthèse extraordinaire.

Au tout début, il a fallu se présenter brièvement : dire ce qu’on laissait dehors, à la porte, et ce avec quoi on venait écrire. Quand mon tour est arrivé, j’ai eu un flash, le souvenir encore vif d’une personne qui, récemment, m’avait blessée par des mots durs sur ma façon d’écrire et de partager mes expériences. Je pensais avoir fait le deuil de ce moment. Il est revenu me hanter, sans prévenir. C’est donc lui que j’ai choisi de laisser à la porte. Comme nous étions entre femme, il en a pris pour son grade d’homme (dans la bonne humeur).

Ce premier jour, il fallait aussi choisir un sujet d’écriture sur lequel on allait travailler durant ces quatre jours. J’étais perdue entre plusieurs idées. Alors, je suis sortie marcher.

Il faut dire que ce sont des miaulements caractéristiques pour moi, qui m’ont aidé à faire cette première balade. En moins d’une heure, j’ai croisé pas moins de quatre rapaces différents : des Buses variables (les miaulements, c’était elle, l’une des deux, qui ne cessait de crier, de son arbre haut perché), un Faucon crécerelle, un Milan royal en vol et une Bondrée apivore (pas sûre de cette dernière, elle était très, très loin, mais me paraissait très, très grande ha ! ha !).

Le Faucon crécerelle et la Buse variable allaient m’accompagner tous les jours de la retraite. Le premier, le F. crécerelle, capable de rester suspendu en plein vol, immobile dans le vent, à scruter le sol avec une précision incroyable : une énergie de vigilance et de clarté, celle qui permet de voir juste avant d’agir. La seconde, la B. variable, plus large, plus patiente, qui plane haut et loin, portée par les courants sans jamais forcer : une énergie de patience et d’ancrage, qui accepte de laisser venir.
A eux deux, ils dessinaient déjà l’équilibre dont j’avais besoin : voir clair, et laisser du temps au temps.

C’est ce jour-là que j’ai décidé d’écrire une fiction naturaliste, en y intégrant tout le vivant sauvage que je croisais durant mon séjour.

Le deuxième jour, on nous a invitées à lire un extrait, de ce qu’on écrivait là, ou d’un texte plus ancien, mais sans dépasser les trois minutes à l’oral. Juste avant de me décider, j’avais entendu des bébés moineaux pépier dans le mur du gîte. Et alors, là, une autre image de petit oiseau s’est imposée : une mésange.

Un conte que j’avais écrit en automne, alors que j’étais au plus mal dans ma tête, a resurgi. J’aime lire à voix haute, surtout quand c’est mon texte. Le conte, lu en entier, dure plus de six minutes. J’ai donc choisi un passage. Je n’ai reçu que des retours positifs. Waw ! Un conte métaphorique sur une blessure psychologique, à travers les quatre saisons d’une mésange. Les mots entendus en retour, les encouragements, et même des larmes provoquées malgré moi chez certaines, m’ont portée dans un état proche du nirvana des mots écrits puis oralisés.

Puis, j’ai écouté les autres. Là aussi, un choc, des larmes discrètes de ma part et … une révélation : l’écriture intime devient puissante quand on ose libérer les mo(r)ts.

Le soir de cette deuxième journée, un petit rituel a été proposé, sous la pleine lune orange sanguine. Le texte-poème qui a suivi, je l’ai écrit le lendemain, après seulement quatre heures de sommeil !

J’avais l’agréable sensation d’être prise dans les bras, d’appartenir à un clan, à une union.

Le matin, j’avais mes gardiens, la nuit, j’avais des guides. En effet, chaque matin, je me réveillais avec l’envol d’une centaine de corvidés (corneilles noires, corbeaux freux et choucas des tours), un chuchotement puissant, j’en avais des frissons ! Imaginez-vous des centaines d’ailes battant l’air à l’unisson : un souffle de liberté. Chaque matin, j’avais aussi un pic, vert sans doute, jamais vu, qui se moquait de moi, il riait, il riait de ma fatigue. Chaque matin, j’assistait au réveil du soleil et au vol des Faucons crécerelles et des Buses variables.

Et puis, il y avait les chauves-souris. Impossible à photographier, elle ne faisaient que passer devant ma fenêtre grande ouverte. Lors des moments de méditation, deux jours de suite, je me suis endormie ! Dans ce sommeil léger, j’ai vu trois chauves-souris brun clair voler au ras du sol, en pierre. La chauve-souris navigue dans le noir sans avoir besoin d’y voir clair; vous savez qu’elle avance par un autre sens, celui de la communication par écholocation. Symboliquement, cette image tombait pile-poil-membrane pour ce que je traversais : écrire sans tout voir d’avance, avancer dans l’intime à tâtons, guidée par autre chose que le regard, que les images du souvenir…

C’est dans ce même état que j’ai senti naître une ambivalence : je ne voulais plus écrire de la fiction, mais de l’intime, sans sombrer dans mes souvenirs d’enfance difficiles. Tourner la page. Avancer. Partager des chemins en reconstruction, grâce au pouvoir du vivant, des liens, des connexions avec les animaux et avec des femmes en qui je me reconnaissais.

Cette envie de tourner la page, de passer à autre chose était déjà écrit dans le ciel. Le premier soir de la retraite, je tire la carte d’un oracle. Plume noire, celle de la résurrection, qui protège et repousse les énergies négatives, qui invite à faire le deuil du passé pour retrouver la paix ! Si ça, ce n’est pas un signe, sans doute la plume d’un cygne noir ;-)


Les deuxième et troisième soirs, deux autres cartes : l’étoile filante, et l’exploration sans limites.


Et le dernier jour, au moment du cercle de clôture : l’ouverte de la chrysalide.

–> Deuil, exploration, métamorphose, dans cet ordre précis, sur ces quatre jours précis. Je n’ai rien eu besoin d’interpréter : le chemin était déjà écrit dans les cartes, comme il l’était dans le ciel au-dessus de moi avec la pleine lune et les rapaces observés.

Car en plus de tous ces chemins déjà présents, lors d’une balade en groupe, l’une des fées participantes à la retraite m’a tendu une plume. C’était celle d’un Faucon crécerelle. Comme pour insister. La plume, c’est « ma » plume, c’est mon écriture… Elle était là, pour moi.

Cet endroit, à la campagne, m’a été très bénéfique. Des champs à perte de regard. Des oiseaux à tous les coins du ciel. Des insectes un peu moins nombreux que je l’aurais cru. Et, le dernier jour, j’ai eu la joie d’observer des Lièvres d’Europe ! Un couple sans doute.
Des nouvelles rencontres et de nouvelles amitiés à venir, assurément.

Au final, je n’ai pas écrit tant que ça, je n’ai pas poursuivi ma fiction naturaliste qui avait pourtant bien débuté, 9 pages à l’ordinateur. Mais j’ai quand même écrit, bien sûr, chaque jour, beaucoup à la main : des haïkus, un texte-poème, des émotions, mes questions, mes réflexions, mes observations.

J’ai libéré des mots comme je me suis libérée d’un poids de convenance, un poids pesant de l’habitude. Sortir de sa zone de confort tout en gardant une base identique, pas facile. Penser différemment. Vouloir autre chose. C’est perturbant pour moi.

Le lieu, l’instant présent, le vivant – humain et sauvage – les rapaces du jour et les chauves-souris de la nuit, n’étaient pas de simples décors à cette retraite. Ils en étaient les complices actifs. Et quand on leur fait de la place, les mo(r)ts trouvent, seuls, le chemin pour se libérer.


Toutes les photos sont de moi évidemment. Pour certaines : les rapaces en gros plan, le Milan royal en vol et la Bondrée apivore (ou autre rapace), les deux photos de l’Alouette des champs, ainsi que pour les Lièvres d’Europe, j’ai dû utiliser plusieurs filtres dont un provenant d’une IA pour améliorer la netteté. Elles étaient trop floues que pour les montrer comme ça, mais trop belles quand même pour ne pas vous les montrer (rires)


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