Il était une fois, sur le mur blanc d’une maison de pierre, un perce-oreille du nom de Forficule.

Forficule était un vieux sage à sa manière. Ses pinces en forme de croissant de lune lui avaient valu bien des respects dans les recoins humides où prospère son peuple. Il connaissait les crevasses, les nuits de pluie, les odeurs d’humus. Il avait survécu à bien des péripéties.

Ce matin-là, il prenait le soleil sur le crépi, sans méfiance. C’est alors qu’elle apparut.
Une petite chose brune, trapue, aux yeux trop grands pour son visage, quatre gros yeux au premier rang, quatre autres, nettement plus petits, sur le côté ! Elle avançait par saccades étranges : trois pas, arrêt. Deux pas, arrêt. Une pause. Encore trois pas.

Forficule l’observa avec une curiosité mêlée de condescendance.

« Pauvre bête, » pensa-t-il. « Elle est atteinte de quelque mal nerveux. Un tremblement. Une convulsion discrète. »

Il ne bougea pas. Pourquoi fuir une créature malade ?

Ce qu’il ne savait pas, ce que personne ne lui avait enseigné, ou alors il avait dû s’endormir pendant qu’on le lui racontait ça, c’est que cette danse saccadée n’était pas le symptôme d’une quelconque maladie. C’était une méthode. Une technique de chasse.

L’araignée sauteuse, la plus grande des Saltiques, de la noble et redoutable famille des Salticidés, ne tremblait pas. Elle calculait. Chaque pause était une mesure de distance. Chaque avancée, une correction d’angle. Ses huit yeux, dont deux grands comme une paire de jumelles vissée sur le devant de sa tête, construisaient en temps réel une carte précise de son monde, à hauteur de minuscules. Elle voyait en relief, en couleur, en profondeur. Elle voyait Forficule mieux que Forficule ne se voyait sans doute lui-même.

Et elle n’avait pas de toile. Elle n’attendait pas qu’une proie s’y fasse piéger ou s’y perde. Elle chassait. Par bonds. Par petits bonds répétés.

Le bond fut si rapide que Forficule n’eut pas le temps de déployer ses pinces. Un impact. Une morsure précise à la jonction du thorax et de l’abdomen, là où le venin agit le plus vite. Quelques secondes à peine. Et puis… plus rien. Plus rien dans les membres, s’entend. Car dans la tête de Forficule, tout continuait. Les pensées tournaient, intactes, dans ce corps devenu de pierre. Il entendait. Il percevait la chaleur du soleil sur le crépi. Il sentait le poids infime de son prédateur au-dessus de lui. Il était présent et conscient à sa propre fin.

C’est dans cet étrange silence qu’il commença à me parler, à moi qui regardait, qui observait une vie vivante et une vie s’éteindre, bien à l’abri derrière mon appareil photo.

« Toi, là, avec tes yeux trop curieux, » murmura-t-il sans remuer les lèvres, « écoute-moi bien. Et transmets. J’ai cru à la maladie de mon ennemi. J’ai pris ses tremblements pour une faiblesse. Son immobilité pour de la peur. Son regard intense pour de la myopie.
Mais voilà ce que je sais maintenant, maintenant qu’il est trop tard pour moi : ce qui ressemble à une hésitation est parfois une technique. Ce qui ressemble à la maladresse est parfois le signe que quelqu’un réfléchit plus vite que toi.
Ne juge jamais un chasseur à son allure. Juge-le à ses yeux. Et les siens… ses yeux n’avaient pas cligné une seule fois. »

Forficule se tut.

L’araignée, elle, continuait son repas tranquillement, complètement indifférente au spectacle qu’elle m’offrait.

Morale de l’histoire :

Méfie-toi de celui qui avance par saccades, ce n’est pas qu’il hésite, c’est qu’il calcule.
Et garde tes pinces pour ce que tu comprends vraiment. Car l’ignorance, elle, n’a jamais protégé personne.
Pour tous les Forficules qui, ce matin, prennent le soleil sans savoir qui les observe.


L’Étymologie du Perce-Oreille : Une Histoire de Malentendus

Forficula d’abord, le nom scientifique qui vient du latin forfex, qui veut dire « ciseaux », référence évidente aux deux pinces recourbées que l’animal porte à l’arrière. Jusqu’ici, tout va bien : c’est descriptif, c’est élégant, ça sent le naturaliste sérieux qui regarde la bête sous la loupe plutôt que de hurler en la voyant tomber de l’armoire.

Perce-oreille, en revanche, c’est là que ça devient un peu du n’importe quoi.

Pendant des siècles, et dans plusieurs langues européennes simultanément, l’humanité a cru dur comme fer que cette pauvre bête avait pour passe-temps favori de se faufiler dans les oreilles des dormeurs pendant la nuit, tel un cambrioleur à pinces, pour aller pondre ou grignoter le cerveau (les versions varient selon le degré de paranoïa locale).

L’anglais dit earwig (« ver d’oreille »), l’allemand Ohrwurm (même idée), le français perce-oreille (carrément plus agressif, on perce, on ne se contente pas de ramper). Trois langues, trois manières différentes d’accuser le même innocent insecte du même crime imaginaire.

La réalité est nettement moins cinématographique : le perce-oreille aime les endroits sombres, humides et étroits, fentes d’écorce, replis de pétales, interstices de pierre.

Il existe en réalité deux théories concurrentes. La « fruitière » que j’ai trouvée en cherchant un peu plus, est loin d’être anecdotique : plusieurs sources naturalistes la considèrent d’ailleurs comme la plus plausible historiquement.

Version 1 : la légende urbaine (celle que tout le monde connaît)

Les cerques recourbés du mâle ressembleraient à un outil de bijoutier utilisé jadis pour percer les oreilles. De là serait né le fantasme que la bête s’introduit dans le conduit auditif humain pour y faire des dégâts comme je l’ai expliqué un peu plus haut. Un naturaliste sceptique fait remarquer, assez justement, que ce nom populaire est ancien et vient des paysans, qui n’avaient aucune raison de connaître la pince des bijoutiers des villes, le perçage des oreilles étant très peu répandu parmi eux, et qu’en plus, la fameuse pince des bijoutiers ne ressemble pas à celle du perce-oreille. Bref, jolie histoire qui est vite devenue une légende urbaine.

Version 2 : la version « fruitière »

L’insecte affectionne les fruits à noyau bien mûrs comme les pêches, abricots ou prunes. S’il en trouve qui sont entrouverts par la maturité, il y pénètre, d’où l’impression de percement du fruit. Or en ancien français, on appelait justement les quartiers de ces fruits des « oreilles » ou des « oreillons », principalement pour l’abricot. L’insecte, qu’on retrouve niché dedans, « perce » donc littéralement ces oreilles-là, mais bien sûr pas celles des humains endormis !

Cela dit, le mot latin savant, Forficula auricularia, participe lui-même à cette ambiguïté : auricularia vient d’auricula, « oreille », sans préciser de laquelle il s’agit. Légende urbaine ou réalité d’ancien français, les deux sens cohabitent dans le même nom depuis Linné en 1758.

En résumé, ce qu’il faut retenir

Le perce-oreille ne perce ni les oreilles humaines (mythe), ni vraiment les « oreilles » de fruits au sens propre, il s’y cache, tout simplement, profitant de l’humidité et de l’obscurité du fruit fendu. Mais le glissement « oreille de pêche » → « oreille humaine » a suffi à terroriser des générations entières de dormeurs.

Une photo d’un beau mâle et deux de femelles. On reconnaît la différence entre les deux par la forme et la taille des « pinces » à l’arrière-train : courbées pour le mâle et droites (et plus courtes) pour la femelle.


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