Le pic noir. Enfin.
Je n’avais pas prévu de vivre ça aujourd’hui.
J’hésitais à bouger, à sortir, le dos toujours douloureux, cette hernie qui ne demande qu’à se rappeler à moi. Mais me voilà quand même là, dans le petit bois du chantier, à écouter un pinson, une jeune mésange charbonnière, et puis… un cri. Que je pense connaître. Pas tout à fait. Pic-vert ? Non. Plus court. Plus fort. Je n’y fais pas vraiment attention.
Je lève les yeux vers un petit oiseau que je n’arrive pas à identifier, un juvénile peut-être ? trop mouvant. Et puis, légèrement à droite, plus haut, sur un autre arbre, une masse noire se plaque sur un tronc. Sur la branche la plus droite. La plus haute. La dernière.
Je reste figée.
Non. Mais je rêve ?
Un pic noir. Ici. Depuis quatre ou cinq ans, je rêve de le voir. Je grimpe avec lui des yeux, je suis ses griffes, ses doigts zygodactyles faits pour ça. En haut de sa tête, une tache rouge vif. Aucun doute possible. Aucun.
J’ai mon appareil photo. Mon gros bridge. L’occasion rêvée. Sauf que je n’ai pas mes lunettes, et que je ne distingue plus le haut de cet arbre du reste du bois sur mon écran numérique. Je ne vise plus avec l’appareil, je regarde avec mes propres yeux, ceux qui voient bien de loin. Une, deux, dix minutes à scruter ce tronc.
Une larme coule. Toute seule. Du bonheur puissance 100.
Et puis il crie.

J’ouvre Birdnet à tâtons, j’appuie sur enregistrer sans trop savoir si j’y suis, mes yeux cherchent encore dans le bois. Un troisième cri. Je regarde mon téléphone.
Pic noir. Très probable.
Je suis aux anges. C’est bon. Je peux mourir heureuse, et je ris en le pensant.
Il s’envole. Ce jizz reconnaissable entre tous : silhouette allongée, aplatie, vol ondulé mais retenu, caractéristique des pics. Je ne vois plus sa tête rouge. Mais je sais que c’était lui.
Je le chercherai encore, en vain. J’espère le réentendre.
Boum, boum, mon cœur est joyeux. Un trésor pour moi.
Trop bref, trop rapide, mais je crois que jamais je n’oublierai ce moment. Et dire que j’hésitais à bouger de mon lit ce matin. Comme d’habitude, le Vivant est là, avec moi, pour moi.

Photo IA, presque ça, j’ai vu son autre profil mais de la hauteur, c’était tout à fait ça !
