Regardez bien cette photo. Qu’est-ce que vous voyez ?

Deraeocoris ruber

Une tache. Rouge. Minuscule. À peine visible à l’œil nu, même avec des lunettes. Quelque chose d’allongé, pas tout à fait une araignée rouge, non. Plutôt une petite crevette écarlate posée sur le végétal. Obsidentify, lui, a été complètement désorienté par ses longues antennes, qu’il a prises pour des pattes supplémentaires. Verdict de l’algorithme : une épeire diadème. Raté.

Mais ce n’est pas de ça que je veux vous parler.

Je veux vous parler de ce qui se passe quand on zoome.

Parce que sur le terrain, ce jour-là, je n’avais d’yeux que pour un longicorne, un magnifique insecte ressemblant à une guêpe. Un mètre à sa droite, j’ai vu la minuscule bestiole rouge, sous une feuille verte. Inratable, mais impossible à voir net, à identifier, à photographier correctement. J’ai déclenché à l’aveugle, presque. Et c’est le soir, en rentrant, en téléchargeant ma SDCard sur mon ordinateur, que j’ai vu l’écran et que là, le monde s’est mis à pulluler.

Là, au moins cinq petits points verts ou beiges, des pucerons, minuscules, probablement nouveau-nés, en rang d’oignon, les uns en-dessous des autres. Et encore autre chose : une bestiole noire et grise, rikiki, que je n’aurais jamais soupçonnée à vingt centimètres de distance.

Deux espèces au moins. Sur une seule image. Que je n’avais pas vues.

C’est une leçon que la nature m’a déjà donnée autrement. Un jour, j’ai photographié une sittelle sur un tronc. Une belle sittelle, bien cadrée, satisfaite. C’est sur l’écran que j’ai découvert la seconde, discrète, légèrement en retrait, parfaitement passée inaperçue sur le terrain.

« Un oiseau peut en cacher un autre », c’est le titre d’un de mes premiers livres autopublié. Et bien, pour l’instant, je dirais plutôt qu’un invertébré peut en cacher des dizaines.

Alors voilà ce que j’ai à vous dire : ne négligez jamais une photo floue, une image prise à l’aveugle, un cliché raté. Et ne croyez jamais avoir tout vu parce que vous avez levé les yeux.

Le vivant s’empile. Il se superpose, se cache, cohabite dans des espaces que notre regard trop grand ne sait pas encore lire.

C’est pour ça qu’on zoome. C’est pour ça qu’on revient. C’est pour ça qu’on regarde, vraiment.

(quelques minutes plus tard)

Je reprends les autres photos de la session. Et là, je m’arrête.

Ce que je prenais pour des criquets des pâtures d’âges différents, ce groupe que j’avais catalogué d’un seul regard sur le terrain… ce n’est pas un groupe homogène. Dans le lot, une autre espèce s’est glissée. Discrète. Confondue dans la masse par ma perception trop rapide, trop sûre d’elle.

Criquet des pâtures à gauche – Decticelle bariolée à droite (2 photos)

Mon œil avait décidé : criquets des pâtures. Point. Et il était passé à autre chose. L’objectif, lui, n’a pas décidé. Il a juste enregistré.

Il y a quelque chose d’humiliant, dans le bon sens du mot, à se faire doubler par son propre appareil photo. À réaliser que l’instrument qu’on tient entre les mains voit mieux que nous, non pas parce qu’il est plus intelligent, mais précisément parce qu’il ne sait rien. Il ne catégorise pas. Il ne pressent pas. Il ne conclut pas. Il capte.

Comme encore cette dernière photo où j’ai souri : il n’y a pas un criquet mais deux… les voyez-vous tous les deux ? :-)

Nous, naturalistes de terrain, nous avons parfois tellement appris à reconnaître que nous avons oublié de regarder.

Allez, je ne peux m’empêcher de poursuivre sur cette lancée… voyez cette belle photo de pucerons. Que voyez-vous d’autres ? Je vous l’avoue, je ne l’avais pas vue ;-)

C’est peut-être ça, la vraie leçon du jour : la lentille ne sait pas ce qu’elle photographie. C’est sa force.


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