Vêtements ad hoc, chaussures de terrain, musique de circonstance. On sort les outils, et zou, on s’y remet. Les sangliers sont bien revenus cette nuit. Pas là où on les attendait, mais sur une bande bien précise de la parcelle d’en face. Ils n’avaient sans doute pas le choix : tout avait été tondu hier après-midi, il ne leur restait plus qu’un couloir. Qu’importe, la terre était humide et boueuse à souhait pour eux, et moi, j’ai souri en voyant leurs traces ce matin. Ils ont joué le jeu, à leur manière.

On est plus nombreux aujourd’hui, le soleil est de la partie, et le petit peuple aussi.

Ce matin, en longeant l’herbe haute, j’ai remarqué les pattes. Des pattes orange, velues, qui dépassaient sous une feuille. Une épeire indéterminée, difficile à préciser sans voir le dessus de l’abdomen, recroquevillée dans son abri nocturne, encore à moitié endormie. Je crois que c’est moi qui l’ai réveillée. Elle a lentement déplié ses huit pattes vers la chaleur du matin, comme quelqu’un qui s’étire sans se presser, bien conscient d’avoir tout son temps. J’aurais voulu en faire autant.

Des syrphes de toutes sortes patrouillaient les fleurs. Des criquets des pâtures bondissaient sous nos pieds à chaque pas, de toutes tailles, des tout jeunes aux presque adultes. La mouche damier faisait sa tournée habituelle.

Et en fin de journée, une coccinelle à sept points, rouge laque, posée sur une tige comme un point final bien placé. L’araignée pour ouvrir la journée. La coccinelle pour la clore. Je n’aurais pas pu écrire mieux.

Côté chantier, on commence avec la cheffe de chantier de la zone jardin en trou de serrure. Son diagnostic n’a pas tardé : trop large d’un côté, l’ouverture pas idéale, trop de trous, pas assez de pierres. Faut défaire et recommencer. À quatre, ça va plus vite. Seule, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin. Devise on ne peut plus vraie pour nous aujourd’hui.
Et de fait, quelques heures plus tard, il est reconstruit, plus haut, plus solide, mieux proportionné. Le centre est prêt à accueillir du compost, qui nourrira les plantes tout autour. Des branches ont été déposées à la base, ça donne déjà un cachet naturel exceptionnel, un peu land art, très vivant.

La zone de pré fleuri est entièrement retournée, profondément, l’herbe soigneusement écartée. La terre excédante ira alimenter le jardin en trou de serrure, rien ne se perd.

Les zones pour la haie en quinconce se métamorphosent d’heure en heure. Avec les branches tordues qui commencent à s’y installer, ça se donne déjà de grands airs. Waw, vraiment.

Le banc en palettes de récupération avance à grands pas et je parie qu’il sera terminé avant la fin de l’après-midi. Zut, une grosse pluie, brève, s’est invitée et à stopper l’avancement, les finitions seront pour demain.

Côté détente, les fondations du fauteuil de scout sont entre de bonnes mains : quatre trous à creuser, deux sont déjà faits à l’heure où j’écris ces lignes. 16h00 : Les 4 supports en rondins sont déjà enfoncés dans les trous !

Une première affiche pour le panneau didactique sur le Vivant a vu le jour aussi, avec des photos de votre serviteuse naturaliste. Parce qu’aménager un terrain, c’est bien. Inviter les gens à le regarder autrement, c’est encore mieux.

++ Et puis il y avait lui. Je suis sûre que c’est parce qu’il a attendu qu’on allait faire un totem (mais chuut, c’est encore un secret), que l’esprit du sanglier s’est manifesté à moi. Et pas de n’importe quelle façon ! Il a su capter mon attention en trouvant un intermédiaire en la personne d’un choucas des tours, rien de moins.

Perché sur la souche, sur celle-là dans laquelle j’ai vu immédiatement émerger un groin, un œil et toute une tête de sanglier, un choucas des tours m’observait. Il s’y était installé comme si la place lui avait toujours appartenu, le plus naturellement du monde.
Il nous regardait. Il scrutait nos moindres faits et gestes. Il levait les yeux au ciel quand on dansait sur une chanson entraînante. Il soufflait quand on rigolait un peu trop fort à son goût. Ses oreilles bougeaient quand on parlait de lui. Et j’espérais secrètement qu’il n’allait pas juger trop sévèrement notre jardin en trou de serrure refait déjà deux fois.

Je ne sais si c’était le vent ou si c’était l’esprit du sanglier ou le choucas posé sur sa tête de bois, mais j’entendais clairement un souffle. Un soupir. Aucun doute, il se moquait de nous, nous pauvres petits humains qui bougions dans tous les sens, qui défaisions et refaisions, qui portions des pierres et les reposions. Nous qui riions et qui recommençions.

À force de nous regarder, il a fini par s’assoupir. Il avait encore les paupières basses quand nous avons quitté notre terrain commun.

J’ai un 7e sens pour ces choses-là. Je crois avoir compris quelque chose ce jour-là.

Le choucas voit ce que le sanglier ne peut pas voir. Il circule dans le monde du jour, entend tout, observe tout, rapporte tout à voix de corvidé à l’esprit figé dans le bois. Et la nuit, quand le choucas dort, c’est le sanglier qui reprend vie, qui grogne doucement sous l’écorce, qui veille, qui retourne la terre là où il faut, qui protège ce qui a été semé.

Deux gardiens. Deux temps. Un seul territoire.

Cette nuit, ils veillent. Comme ils veillent toutes les nuits depuis bien avant que nous arrivions avec nos faux et nos brouettes et nos grandes idées d’aménagement.

Ce terrain n’est pas à nous. Nous avons juste la chance d’y être invités.

++ Vous l’aurez compris, je commençais sérieusement à divaguer le soir quand j’ai écrit ça… Mais sérieusement, qui ne l’aurait pas fait en voyant cette image (qui est un « simple » montage de deux de mes photos)


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