Il était 9h tapantes quand nous nous sommes retrouvés sur le terrain, cinq d’abord, sept ensuite. Un formateur nous attendait. Avant de saisir quoi que ce soit, il a pris le temps d’une météo intérieure, comment chacun arrivait là, dans quel état, avec quelle énergie. C’est un détail qui ne l’est pas.
L’organisation de ces trois journées de chantier était un peu brouillonne, faut dire que c’était la première fois pour tout le monde, tâtonnements assumés. Mais l’envie était sincère, l’enthousiasme réel, et surtout : on nous a laissé faire. Carte blanche. Tout ce qu’on ferait serait bien.
Alors on a fait, vraiment. Faux, bêches, pierres, palettes. Des rondins récupérés sur un arbre tombé lors de la dernière tempête, déplacés à bras d’abord, à quatre et une brouette, puis avec l’aide d’un tracteur providentiel. La musique tournait. Les dos ont tenu. La bonne humeur aussi.

Mais ce que je veux raconter surtout, c’est ce que j’ai vu en travaillant.
L’herbe avait poussé librement depuis trois semaines. Haute, dense, pleine de fleurs spontanées. Et dans cette herbe : une vie. Que j’ai tenté de ne pas écraser toute la journée, sans toujours y parvenir.
Au fil des heures, quatorze espèces ont été notées. Des syrphes à ceinture (Episyrphus balteatus) qui patrouillaient les fleurs jaunes. Un azuré commun posé dans un trèfle. Un myrtil discret. Une grande sauterelle verte qui s’est laissé photographier, enfin après que j’ai dû traverser la moitié du terrain, car elle n’arrêtait pas de me faire marcher, au propre comme au figuré ! Une mouche damier, deux, trois… Un bourdon des champs. Une aphrophore de l’aulne, reconnue à sa petite masse d’écume blanche accrochée à une tige. Une araignée, Trachyzelotes pedestris, mise au jour en prenant une pierre pour le jardin en trou de serrure. Et l’invitée surprise de la journée : un couple d’œdèmères à pattes jaunes (Oedemera flavipes), posés sur une marguerite. Rarissimes. Jamais croisés avant ce jour. Le mâle se reconnaît à ses cuisses postérieures renflées, caractéristique du genre, une morphologie qui donne envie de chercher pourquoi la nature a inventé ça.
J’ai aussi vu, sans photographier, sans encoder dans Obsidentify, juste avec les yeux, deux coccinelles. Une rouge à sept points, rassurante dans sa familiarité. Et une minuscule orange couverte de points blancs, que je n’ai pas su nommer sur le moment. Ces deux-là restent dans la mémoire du corps, pas dans les données. Tout comme le couple de Pinsons des arbres qui gazouillait à hauteur de tête, le rouge-gorge chantant, pendant que merles et mésanges complétaient l’orchestre aviaire.
Mais, hélas, il y a eu des morts.
Un jeune criquet des pâtures. Une hoplie farineuse (Hoplia farinosa). Pris sous une pierre, perdus dans le mouvement. J’avais les yeux ouverts, j’essayais de faire attention, mais dans l’herbe haute, on ne voit pas tout. On ne peut pas tout voir. Ça ne m’a pas quitté de la journée, cette conscience d’être une perturbation dans un monde qu’on cherche pourtant à protéger. Le paradoxe honnête du chantier naturaliste.
Et puis il y a eu le Thècle du chêne. Un papillon en fin de vie, les ailes un peu usées, qui est venu se poser sur ma main. Il est resté là, tranquille, pendant que j’allais chercher à manger. J’ai essayé de le mettre à l’abri dans un bocal avec des fleurs. Il s’est envolé. Je ne sais pas si c’était un cadeau ou un adieu, probablement les deux.


Hier matin, en arrivant, j’avais remarqué des traces de sangliers non loin. La terre retournée, les empreintes dans la boue. J’ai souri en imaginant qu’ils reviendraient cette nuit finir le travail de la zone de pré fleuri à coups de groin.
Aujourd’hui, deuxième jour de chantier. Je suis courbaturée de la nuque aux orteils. Et je sais exactement pourquoi. Quand on aime, on ne compte pas.












