La grande réconciliation avec ma voix
(ou : comment j’ai mis des années à comprendre que j’avais raison depuis le début)
Il y a quelques années, j’ai décidé que j’avais un problème.
Ce problème, c’était moi devant un public sans mon texte sous les yeux. Visiblement, d’après les nombreuses personnes bienveillantes qui gravitaient autour de moi, il fallait que je « travaille » ça. Sous-entendu : que je devienne quelqu’un d’autre.
J’ai donc travaillé. Avec une ardeur qui, avec le recul, frise le masochisme.
J’ai fait des formations à la prise de parole en public. Vous savez, celles où on vous demande de vous lever, de sourire, de « projeter votre voix » et d’avoir l’air de ne pas penser à ce que vous allez dire alors que vous n’avez pensé qu’à ça pendant trois semaines. Super naturel.
J’ai aussi tenté, à plusieurs reprises, pendant des années, le conte oral sans support. L’art noble, ancestral, du conteur qui tient une salle dans le creux de la main. J’avais préparé. J’avais répété. J’avais visualisé mon succès.
Ce que j’avais oublié de visualiser, c’est le moment où le texte soigneusement mémorisé s’évapore dans un silence poli mais légèrement gêné. Le genre de silence qui dure exactement trois secondes mais qui ressemble à un week-end entier.
Note pour moi-même de l’époque : peut-être que si c’est douloureux à ce point, c’est un signe. Non pas de persévérance héroïque, mais d’incompatibilité fondamentale avec le format.
Mais non. J’ai continué. Parce que visiblement, j’aimais souffrir. Ou parce que la case « bonne communicante » avait l’air d’inclure obligatoirement la case « parle sans notes avec aplomb », et que je m’obstinais à vouloir rentrer dedans en forçant un peu.
Et puis un jour, je ne sais plus exactement quand, j’ai eu une révélation d’une banalité déconcertante :
Je suis écrivaine. Je pense par l’écrit. Je communique par l’écrit. Depuis toujours, avec une constance que j’aurais pu interpréter comme un indice, si j’avais été moins occupée à me convaincre que c’était un défaut.
Et la lecture à voix haute ? C’est un format. Un vrai. La déclamation n’est pas une version apeurée de l’improvisation, pas une béquille pour les timides, mais plutôt un genre à part entière, avec ses propres exigences, ses propres maîtres, sa propre noblesse.
Les grandes lectures publiques existent depuis que la littérature existe. Elles ne sont pas là parce que les auteurs avaient la trouille. Elles sont là parce que c’est beau, parce que c’est précis, parce que chaque mot compte.
Maintenant, je prépare mes textes. Je les lis. Je regarde le public, je joue avec les silences, je pose les mots comme je les ai écrits.
Je ne stresse plus.
Pas parce que j’ai « surmonté » quelque chose. Parce que j’ai arrêté de me battre contre moi-même sur un terrain qui n’était pas le mien, pour finalement occuper celui qui l’est.
C’est peut-être ça, évoluer : non pas devenir ce qu’on n’est pas, mais assumer pleinement ce qu’on est et, surtout, comprendre que ça suffit, que c’est même très bien. Même si ça prend dix ans et quelques séances de conte catastrophiques pour y arriver.
