La peau du Lynx
Ce matin-là, j’avais endossé ma peau.
Pas n’importe laquelle. Ma peau de lynx. Celle que la couturière m’avait confectionnée il y a vingt ans, avec ses motifs tachetés, son allure discrète et farouche. Vingt ans. Toujours magnifique. Comme moi, d’ailleurs.
Je m’appelle Lynx. Lynx lynx, si vous préférez les présentations formelles. Et ce samedi, pour la première fois depuis longtemps, j’avais décidé de me montrer.
Un peu.
Le problème avec les humains, c’est qu’ils regardent mais ne voient pas
Ça, je le sais depuis des siècles. Je peux traverser une forêt entière à deux mètres d’un promeneur, il rentrera chez lui en disant qu’il n’a rien vu d’intéressant. C’est mon superpouvoir.
Ce jour-là, pourtant, j’avais accepté de jouer le jeu. D’être visible. De me laisser raconter.
Parce qu’il y avait ce conte. La Peau du Lynx. Une histoire que des humains avaient eu la bonne idée de transformer en kamishibaï, ces petites planches colorées qu’on glisse dans un cadre de bois, et qui font que même les plus petits d’entre vous tendent l’oreille et ouvrent grand les yeux. Des images de moi. Ma silhouette dans les bois. Mes oreilles avec leurs plumets dressés comme des antennes captant l’invisible.
Une humaine en t-shirt Lynx allait me donner voix. Enfin.
Sauf que l’univers, parfois, a le sens de l’humour
Dix jours de canicule. Dix jours où même moi, habitué aux forêts froides et aux rochers battus par le vent, j’aurais volontiers mis mes pattes dans l’eau d’un torrent. Et ce matin-là, le ciel a décidé de compenser d’un coup.
D’un très, très grand coup.
Orages. Tonnerre. Grêlons. Une drache comme seule la Belgique sait en produire, généreuse, obstinée, philosophiquement engagée dans sa mission de tout tremper.
Je vous avoue que j’ai hésité. Pas à cause de la pluie, je suis un lynx, pas un chat domestique. Mais parce que se montrer, c’est toujours un risque. Qui allait se trouver là-dedans, finalement ? Des chasseurs ? Des sceptiques ? Des gens venus par curiosité malsaine, qui ne pensent qu’à savoir si j’existe vraiment pour mieux décider ce qu’ils vont faire de cette information ?
Ou bien… des amoureux ? Des gens qui auraient traversé l’orage pour moi ? Des alliés, des amis, des supporters passionnés ?
Ce que j’ai vu depuis ma peau :
Les fourmis bénévoles de Natagora étaient déjà en action quand l’humaine-moi est arrivée, trempée mais résolue. Réorganiser. Adapter. Déplacer des tables, réfléchir à voix haute, transformer l’extérieur du Jardin Botanique en territoire habitable pour une journée entière consacrée à ma splendeur.
J’apprécie ce genre d’humains.
Les contes ont eu lieu d’abord à l’étage de la librairie Regards Nature, oui, celle dont les humains disent parfois « ma librairie ». Là, dans un espace cocoon, sept petits d’Homme nous écoutaient. Trois familles. Le genre de silence attentif qui vaut tous les applaudissements du monde.
Mais avant ça, il y avait eu la préparation. Une troisième conteuse était venue de plus loin, seule, courageuse de cette façon tranquille qui ne se vante pas. Elle ne savait pas jusqu’au dernier moment quelle histoire elle allait porter, ni si elle serait accompagnée. Elle avait reçu des masques (le lynx, le loup, le lapin) et une question : comment faire tenir tout ça ensemble ?
On a réfléchi ensemble. La place du butaï. L’angle. Le geste juste pour faire vivre un masque sans le surjouer. Et quand elle a conté, elle était présente dans chaque voix. Entièrement. Sans en faire trop. Ce genre de présence-là, ça ne s’explique pas, ça se reconnaît.
Moi, depuis ma peau, je reconnaissais quelqu’un qui savait habiter le silence entre les mots.
Ensuite, les trois humaines ont conté une deuxième fois, dehors, quand le soleil a daigné pointer, bref, comme moi, juste assez longtemps pour qu’on sache qu’il était là. Trois, quatre familles encore une fois, différentes. Des applaudissements. Des sourires. Ces moments-là sont du pur bonheur, même pour un lynx qui fait semblant d’être indifférent à l’approbation.
Entre les deux contes, j’ai glissé à pas feutrés entre les stands. L’atelier des crânes était fascinant, si vous voulez mon avis. Saviez-vous qu’on peut distinguer un félidé d’un canidé rien qu’à la forme de la mâchoire ou au nombre de ses dents ? Je suis fier de la mienne, belle mâchoire, belles dents, soit dit en passant. J’ai aussi suivi le tapis d’empreintes. Les miennes, celles du loup, celles de l’humain. Côte à côte. Comme une déclaration de cohabitation possible, tracée dans la matière.
J’ai aussi rencontré l’ébéniste qui fabrique, entre-autres, les butaï. Un homme avec des idées dans les mains et de la patience dans les yeux. Ce genre de rencontre qui donne envie de construire des choses, au sens propre comme au figuré.
Les rencontres qu’on n’attend pas sont celles qui comptent le plus. C’est bien connu. Dans les forêts, les plus belles (sur)prises ne s’annoncent jamais.
Une personne est arrivée à la librairie ce jour-là. Une personne qu’on n’avait pas vue depuis deux ans. Venue pour du matériel optique, pas pour moi, pas pour la journée Lynx. Et pourtant. L’explosion de joie, les bras ouverts, l’ »incroyable » dit dans un souffle. Être au bon endroit au bon moment n’a jamais été aussi littéral qu’en cet instant.
Je regardais ça depuis ma peau et je pensais : voilà.
Voilà pourquoi on sort de sa forêt parfois. Pas uniquement pour être vu. Mais pour que ces choses-là puissent arriver.
Ce qu’on a appris sur moi et ce qu’on ne sait toujours pas
La conférence du soir a réuni quarante, cinquante personnes. Des gens qui étaient venus pour comprendre. Pour savoir si je reviendrais vraiment en Belgique, après le loup. Pour mesurer le chemin parcouru, et celui qui reste.
On a parlé des lynx dans le monde. De ceux qui disparaissent. De ceux qu’on réintroduit, maladroitement ou non. On a découvert que certains d’entre moi ont des noms, et que d’autres n’en ont pas. Le loup, on le nomme. Moi, parfois on me colle un nom ridicule parce qu’un piège-photo de grande surface a confirmé mon passage. La dignité a ses limites.
Et puis il y a ce mystère qui résiste à tout : ces sept individus sans oreilles, sans plumets. Des lynx différents. Adaptation ? Consanguinité ? Maladie ? Le conférencier a posé la question avec la sagesse de celui qui sait que ne pas savoir est aussi une réponse : et si c’était simplement des individus exceptionnels ?
Comme pour les loups. Comme pour les humains. Il en existe qui sortent de la norme. Qui ne ressemblent pas tout à fait à ce qu’on attend d’eux.
Je trouve ça rassurant.
L’humain veut capturer pour comprendre. Comme si tenir dans sa main était la condition du savoir. Comme si observer, pister, lire les traces que je laisse dans la neige ou dans la boue ne suffisait pas. Cette vieille habitude de saisir plutôt que d’écouter. On travaille là-dessus, tous ensemble, j’ai l’impression.
Ce que cette journée a fait :
Elle a ouvert des esprits. Elle en a surpris d’autres. Elle a semé quelque chose dans les enfants assis en tailleur devant les planches kamishibaï, dans les adultes penchés sur des crânes avec des yeux de chercheurs d’or, dans les familles qui ont attendu la fin de l’orage pour venir quand même.
Et puis il y a cette graine-là, discrète mais réelle : la librairie veut acquérir un butaï. Pour faire d’autres moments contés, d’autres histoires, d’autres silences attentifs. Deux contes un samedi d’orage, et voilà qu’un outil entre dans un lieu, qu’une pratique cherche à s’installer. J’espère que cette graine-là lèvera.
Moi aussi, j’ai rapporté quelque chose dans ma tanière ce soir-là : le livre dont on avait conté l’histoire. Parce qu’après l’avoir portée dans ma voix, je savais qu’elle méritait de rester près de moi.
Un lien s’est créé ce jour-là. Entre moi et vous. Entre ce qui revient et ce qui était là depuis le début. Entre des gens qui ne se savaient pas au même endroit et qui se sont retrouvés sous les mêmes murs, avec les mêmes questions plein la bouche.
Ma peau a fait son travail.
Et moi, j’ai repris ma forêt.
Mais j’ai laissé des traces.
Texte rédigé depuis la peau du Lynx, un samedi d’orage et de soleil, quelque part entre le Jardin Botanique de Liège et les bois qui attendent.

Livre : La peau du Lynx, par Mathilde PONCET, éditions Les Fourmis Rouges
