Il était une fois une stagiaire qui n’arrivait pas toujours à se concentrer.

Ce n’était pas de la mauvaise volonté. C’étaient les angoisses, parfois, qui prenaient trop de place. Ou la fatigue. Ou cette tristesse qui s’installait sans prévenir entre deux diapositives. Alors cette stagiaire regardait par la fenêtre. De temps en temps. Parfois. Régulièrement.

Et c’est là que tout commença.

Ce que les autres ne voient pas

Il y a quelque chose d’étrange et de merveilleux à la fois dans le fait de remarquer ce que la plupart des gens ne voient pas. Un rouge-gorge posé trois secondes sur une branche. Une coccinelle sur le bord d’une feuille. Une araignée qui traverse le chemin avec une intention très précise, connue d’elle-seule.

Quand j’observe, quelque chose se détend en moi. Une sorte de respiration plus longue, plus lente. Le bruit du monde, les mails à écrire, les projets à rendre, les délais, les angoisses, … tout ça s’estompe. Pas complètement, jamais complètement. Mais assez pour que je me sente, quelques minutes, exactement à ma place.

Ce peuple vibrant qui vit sous nos pieds, au-dessus de nos têtes, dans l’herbe qu’on n’a pas encore tondue, il est là depuis bien avant nous. Il n’a pas besoin qu’on le remarque pour exister. Mais quand on le remarque, c’est lui qui nous sauve un peu.

Je suis ravie d’avoir encore ce regard-là. Ce regard qui remarque tout, ou presque. Qui capte le mouvement dans l’herbe avant même que le cerveau ait eu le temps de nommer ce qu’il a vu.

Le seul problème, c’est que quand j’essaie de faire une photo, je vois flou. Je n’ai pas encore pris l’habitude de mettre mes nouvelles lunettes pour autre chose que pour lire. Sans elles, l’insecte sur la feuille est une tache colorée dans un brouillard opaque. Je sais que c’est un insecte, je devine sa famille, mais si ce n’est pas une coccinelle, une sauterelle ou un papillon, son petit nom m’échappe. Son nom, sa forme précise, ses détails. Ça me rend triste, vraiment, cette frontière floue.

Heureusement, l’appareil photo, lui, ne voit pas flou. Grâce à mon doigt qui clique, qui clique, qui clique encore sur le déclencheur, et grâce à la mise au point automatique, même si celle-ci pédale parfois dans la choucroute sur mon smartphone, j’obtiens quand même 70% de photos nettes. Et le soir, sur l’écran de l’ordinateur, avec mes lunettes, tout est net. Youpie ! Les détails reviennent. L’insecte reprend sa forme, ses couleurs, sa réalité. Je peux l’admirer à loisir, le chercher dans les bases de données, lui donner un nom. Le dessiner aussi quand j’en ai le temps.

Lui donner un nom complet, c’est déjà l’accueillir.

Au fil des mois, la liste de mes petits amis vus s’allonge de plus en plus. Que ce soit depuis la fenêtre de ma salle de formation, sur le terrain qui fait face à notre classe ou aux abords des parkings, le petit peuple ailé me fascine de plus en plus.
Justement, le lieu de ma formation, le terrain qui fait face à ma classe : une parcelle d’herbe, d’arbres, de buissons, traversée parfois par des buses en vol, habitée discrètement par des dizaines d’espèces que peu de personne semble remarquer.

Moi, tous les matins, j’entends et je vois les moineaux — tchip ! tchip ! tchip ! — bruyants, rapides, sans chant complexe. Le rouge-gorge sifflant, qui protège son territoire été comme hiver. Les mésanges bleues, charbonnières, nonnettes, qui font leur tournée dans les arbres avec la rigueur d’une inspection sérieuse. La sittelle torchepot qui descend les troncs la tête en bas, comme seules les sittelles savent si bien le faire. Le pouillot véloce qu’on entend — tsiff, tsaff — et qu’on ne voit presque jamais. Les pinsons des arbres qui chantent en fond sonore, mélodie que la plupart des gens finissent par ne plus entendre.

Et puis les corneilles qui commentent tout. Les pies qui font les pitres. Les geais des chênes, criards et magnifiques, en apparitions furtives. Les buses qui dessinent des cercles lents, indifférentes à nos projets, indifférentes à mon regard émerveillé, indifférentes à tout ce qui se joue chez les humains, en bas.

Un mercredi matin, durant un cours, mon regard périphérique capta quelque chose dans l’herbe haute. Quelque chose de vert-jaune, trapu, concentré. Un pic vert. Il fouillait le sol, cherchant ses fourmis. Il leva la tête. Il me vit. Il s’envola vers les arbres du fond.

Je pensai : il est là depuis combien de temps ? Qui d’autre l’a vu ?

En tout : treize espèces d’oiseaux observées. Plus de cinquante espèces d’insectes, araignées et autres arthropodes. En quelques minutes, le matin ou sur l’heure de midi.

Quand les formateurs annoncèrent qu’on allait pouvoir aménager ce terrain, je regardai par la fenêtre et je me dis, doucement, dans ma tête :

Mais ils ne voient pas ? Tout ça est déjà là.

Au fil des mois, quelque chose de doux s’est produit.

Mes collègues pensent de plus en plus à moi quand ils voient un oiseau. Ou un insecte. Ils m’envoient des photos, des chants d’oiseaux, me posent des questions. Ça me fait vraiment plaisir, parce que ça veut dire que j’ai réussi, sans le vouloir vraiment, à transmettre quelque chose. Un regard curieux pour ces autres vivants. Une façon de remarquer ce qui était là, invisible, depuis toujours.

Hier, sur l’heure de midi, j’observai les petites bêtes dans l’herbe. Et je restai dix minutes, dix minutes entières, subjuguée devant un insecte que je n’avais jamais vu. Il était sous une feuille, en train de se nourrir d’un autre insecte. Je dus jongler entre retourner délicatement la feuille pour mieux l’observer et faire des photos avec mon doigt qui clique, qui clique. Tout occupé à son repas, il ne s’inquiéta pas de moi et ne s’envola pas ! Un Tenthredo mesomela magnifique ! Une tenthrède, une guêpe des feuilles, prédatrice élégante dont j’ignorais jusqu’alors l’existence.

En milieu d’après-midi, une collègue s’approcha de moi avec un insecte sur le doigt. « C’est quoi ? » Une photo, Obsidentify : Silpha quadripunctata, le silphe à quatre points. Un coléoptère brun à… quatre points noirs sur ses élytres.

Et le soir, en rentrant chez moi, je changeai l’eau de l’abreuvoir des oiseaux sur la terrasse. Un insecte rouge et noir flottait là, les ailes ouvertes, immobile. Mort, pensai-je. Mais non, il était toujours vivant ! A l’abri, sur mon doigt, il se séchait. Il fit aller ses ailes doucement pour chasser les gouttes. Avec ses pattes de devant, il frotta sa tête et ses minuscules antennes. Il ressemblait à une coccinelle allongée. Puis, il sauta, mais colla encore au sol à cause de l’humidité. Je le repris sur mon doigt sur lequel il grimpa immédiatement. Il se sécha à nouveau. Puis il s’envola correctement et se réfugia dans un buisson. Haematoloma dorsata. Encore un nouvel insecte. Encore un nom à ajouter à la liste.

Trois espèces nouvelles en un seul vendredi. Sans chercher vraiment. Juste en regardant.

Ma quête n’est pas de construire quelque chose. Ma quête est, je l’ai enfin compris, de révéler.

Montrer que l’herbe haute n’est pas un oubli, c’est un habitat. Montrer que le sol abrite déjà des fourmis, des araignées, des coléoptères, des tenthrèdes, des silphes. Montrer qu’un pic vert au sol, c’est un indicateur de qualité de la terre, du lieu, de ce qu’on n’a pas encore abîmé, transformé, amélioré.

Montrer qu’on n’a pas besoin de travaux pour apprendre quelque chose ici. Pas besoin de dépenser beaucoup. Pas besoin d’entretien constant.
Non. On a simplement besoin de s’asseoir. De se taire. D’attendre un peu. D’observer, d’écouter, de regarder.

Un sentier tracé à la tondeuse, sinueux, pour qu’on ralentisse. Quelques bancs en bois de récupération. Une table d’observation. Une paire de jumelles sur le rebord de la fenêtre, pour que regarder dehors fasse partie du cours.

Et du temps. Des semaines d’observation avant toute décision. Un relevé collectif. Une liste qui s’allonge chaque jour.

Ces moments où le monde semble s’arrêter, comme ces dix minutes devant une tenthrède, comme cet insecte qui se sèche sur mon doigt ou comme ce pic vert qui me regarde avant de s’envoler, de tout ça, je vais en parler bientôt. Dans un mini-colloque, à ma formation, j’aurai l’occasion de partager ce que l’observation du vivant fait à l’intérieur. Ce que ça soigne, sans soigner. Ce que ça ouvre. Ce que ça apaise.

« Je ne soigne pas. Je crée des espaces où le Vivant peut faire son travail. »

Restez dans le coin. Il y aura sûrement d’autres photos à venir.


Ce conte est basé sur des observations réelles. 13 espèces d’oiseaux. Plus de 50 espèces d’insectes, araignées et autres arthropodes. En quelques minutes, le matin ou sur l’heure de midi. Sans lunettes. Avec beaucoup d’amour.


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