Ce jour-là, j’ai vu autrement.
Encore des insectes. Oui, ces derniers temps, je ne sais pas pourquoi, je fais une « fixation » sur eux, ça tourne presque à l’obsession.
Une trentaine à vue de nez…
Des connus, des rarement vus, des par « paquet ».
Ils ont été identifiés, photographiés, enregistrés dans ma mémoire, dans celle de mon smartphone et dans celle d’une base de données partagée.
Il y a d’abord eu un hanneton, puis un second. Plus loin, un puis deux papillons clairs. Une, deux, trois araignées à différents endroits. Un mille-pattes qui courait. Des fourmis pressées de travailler… Tout ça sur le « mur » de ma classe de formation. Je mets « mur » entre guillemets car les locaux ont été volontairement installés dans des containers disposés sur un seul étage. Du métal donc.
Comme à mon habitude, je suis arrivée tôt, la première.
Ce matin-là, il faisait doux, déjà plus de dix degrés. Ça change des trois ou quatre avec pluie et froidure au petit réveil de ces derniers jours.
Ma classe était encore fermée alors, je suis ressortie et j’ai observé. Je les ais cherchés, les insectes, les minuscules, les invisibles qui me fascine tant ces derniers temps.
C’était un vendredi de mai. Il faisait beau. Bien que j’ai écrit que ça serait une journée plus difficile que d’autres (mal dormi, avec des coquelicots qui ont débarqués avec trois jours d’avance et un mal de tête lancinant depuis 48 heures), j’ai changé d’avis. Grâce à ces bestioles grouillantes de vie, je me suis dit que, finalement, la journée allait être belle.
Quelques jours plus tôt, j’avais appris que j’avais une mauvaise nouvelle médicale : un glaucome à angle fermé.
Chronique. Pas d’urgence, mais sans traîner toutefois. Opérable par laser. Un petit trou à faire dans chaque œil.
Rendez-vous à prendre rapidement (vu les délais longs) chez une chirurgienne ophtalmo.
Des mots médicaux posés calmement par une doctoresse qui a pris son temps pour m’expliquer le problème. Un diagnostic que j’ai reçu comme un coup de poignard en plein cœur.
Parce que moi, j’ai une peur profonde de perdre la vue. Ce n’est pas une crainte exagérée ou irrationnelle. C’est une peur réelle, installée depuis longtemps, que je ne sais pas vraiment expliquer mais que je connais bien. Et là, elle avait un nom médical. Une réalité brutale.
J’aurais pu en parler. À mon compagnon, à la famille, à des amies, à quelqu’un.
Mais moi, quand quelque chose de lourd arrive, j’écris.
L’écriture, c’est ce que je fais depuis toujours pour digérer ce que la vie pose sur mes épaules. Pour prendre du recul. Pour mettre de l’ordre dans le chaos intérieur. Ce n’est pas un luxe ou un passe-temps, c’est ce qui me porte, ce qui me nourrit. Comme mes promenades. Comme l’émerveillement devant une araignée sauteuse sur mon bras nu, ou un hanneton volant bruyamment et maladroitement près de moi.
Ce sont ces choses-là que je risquais de perdre. Réellement. Un cauchemar qui avait un risque de devenir réel.
Alors, cette semaine, j’ai choisi un sujet pour ma présentation de vendredi.
J’avais cinq minutes à remplir devant mes collègues de formation. Défendre une ASBL fictive. J’ai laissé la peur choisir à ma place.
J’ai inventé Ouïe-dire, une ASBL belge, pour former les jeunes malvoyants à lire la nature autrement. Avec leurs oreilles, leur peau, leur odorat, leur goût. Et à devenir conteurs du Vivant.
Je croyais inventer quelque chose. Je vidais quelque chose.
Sauf qu’Ouïe-dire existe déjà. En France. Une association qui porte ce nom, autour de l’oralité et du conte. Je l’ai découvert trop tard, mes flyers étaient déjà imprimés.
Coïncidence troublante. Ou signe que certaines idées naissent quand elles doivent naître, chez qui elles doivent naître.
À midi, j’ai répété mon texte une dernière fois.
Et là, en répétant, quelque chose s’est déposé. J’avais vu de nombreux insectes ce matin. Et j’en ai revus encore davantage ce midi. J’ai vu la vie, des vies vivifiantes, des vies actives, des vies colorées, volantes.
Et ce midi-là, j’ai aussi entendu des oiseaux, cachés dans les arbres feuillus : merles, rouges-gorges, mésanges, sittelle, corneilles… Mais comme je ne les voyais pas, ils m’avaient moins émerveillée sur le moment. En fait, j’avais le nez à terre, à farfouiller du regard les buissons, les feuilles d’orties et pissenlit.
Complètement absorbée dans les pensées. L’une d’elles m’a arrêtée net : je vois plein de choses, je découvre ce petit monde merveilleux des six et huit pattes. Je vois encore bien de loin, mal de près. Je vois.
À 14h et des poussières, j’ai fait ma présentation. J’étais là première. J’ai demandé à mon public de fermer les yeux.
J’ai alors décrit la fourmi sur le poignet. Le bourdon têtu. Le sifflement doux d’un oiseau, puis le craaaaa guttural d’une corneille. J’ai parlé de jeunes et de moins jeunes qui voient la nature sans les yeux. Et quelque part dans ces cinq minutes, j’ai parlé de moi sans le dire, ou autrement.
Toutes ces émotions que je n’avais pas encore nommées : la peur, la beauté du matin, les insectes colorés, les oiseaux entendus mais pas vus,… elles sont passées dans ma voix. Dans mes mots. Dans le silence avant le craaaaa crié, libéré comme une injustice de plus à ce monde.
C’est ça, écrire. C’est ça, raconter.
Ce qu’on n’exprime pas s’imprime.
Mes yeux voient encore.
Ils ont vu trente ou quarante insectes ce jour-là. Ils verront autre chose demain. Je vais me faire suivre, opérer, surveiller. Et entre temps, je vais regarder le monde. Vraiment regarder.
Et écrire. Parce que c’est comme ça que je traverse les choses.
Parce que j’ai compris quelque chose en ce vendredi de mai : on ne sait pas vraiment ce qu’on voit, tant qu’on n’a pas imaginé ne plus le voir.






