Sur le navire, ma virelangue a réveillé une Langipère que je croyais endormie.
Quand je m’amuse avec les mots en voyage, sur le navire, ils ont un autre temps, un autre goût. Ils sont plus salés comme la mer, plus saccadés comme les vagues, plus fuyants comme le vent. Pour ne pas oublier quel jour et quel mois on est, je joue à inventer de nouvelles virelangues avec des mots commençant par la première lettre du jour et du mois en cours. En ce dimanche d’avril, ma fourchelangue du jour a réveillé la Langipère que tout le monde croyait endormie — et moi la première.
Dresseuse de Langipères sous leur forme juvénile (les adultes, s’ils n’ont pas été en contact avec un humain avant leur évolution, sont intouchables, inatteignables, indomptables, farouches comme un papillon à qui on aurait refusé le soleil), je n’avais plus eu le bonheur d’en voir une bien vivante depuis longtemps. Trop longtemps.
Cette espèce d’araignée serpentine n’a plus produit de jeunes viables depuis près de treize ans. Treize ans sans cocon, sans mue, sans le petit claquement sec de leurs mandibules quand elles apprennent à articuler leurs premiers phonèmes. Je connais ce son par cœur. Je l’entends encore dans mes rêves, et parfois je me réveille avec la certitude qu’une juvénile s’est glissée sous mon oreiller pour y filer sa première toile syllabique.
Je n’ai plus de travail depuis tout ce temps ou du moins, plus ce travail précisément. Je me suis reconvertie en professeuse et chuchoteuse de virelangue. Car la virelangue est le langage des Langipères : celui qu’elles utilisent pour communiquer entre elles, pour se repérer dans l’obscurité des sous-bois, pour séduire et pour chasser, pour endormir leurs petits. Ce n’est pas une métaphore. Elles ont une grammaire. Elles ont des dialectes. La Langipère de la côte atlantique bute sur les consonnes que la Langipère des plateaux enchaîne avec fluidité. Je suis peut-être la seule humaine à le savoir encore.
Langibelle est la dernière femelle de l’île. Je la trimballe partout avec moi depuis qu’elle est entrée en sommeil profond, à la suite de toutes les autres femelles de son espèce. Son terrarium de voyage sent la résine de pin et l’humus mouillé. Je change sa mousse tous les dix jours par habitude, par respect, par superstition peut-être.
Et là, par je ne sais quel miracle ou par quel mot magique prononcé ce dimanche d’avril sur un pont balayé par le vent, Langibelle a ouvert ses quatre yeux. Les uns après les autres.
Le premier, le plus ancien, celui qui voit dans l’ultraviolet.
Puis le second, latéral, qui détecte les vibrations sonores avant même qu’elles deviennent du bruit.
Puis les deux derniers ensemble, « les yeux du présent », disaient les vieux dresseurs, ceux qui regardent le monde tel qu’il est, sans filtre ni mémoire.
Elle a tourné la tête vers moi.
Et j’ai su, avant même qu’elle ouvre les mandibules, quelle virelangue elle allait prononcer. C’était la même qu’il y a treize ans, le dernier jour, avant le silence.
Je ne l’avais pas oubliée.
Jeu d’écriture d’après cette idée (clic pour lire le précédent article).
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