J’ai pas le moral
J’suis fatiguée
La la la (chanson de Bénabar)
Être en formation après une dépression et tromper son mental en prétextant que tout va bien, qu’on va y arriver, c’est se mentir à soi-même.
Quelques grains de sable sont arrivés. Ça a grincé mon rythme, perturbé mon sommeil, grignoté ce mental d’acier que j’avais commencé à reforger.
D’autres petits grains se sont rajoutés, discrètement, timidement, silencieusement.
Devant moi, une plage envahie de sable.
Plus loin, un océan aux vagues tourmentées.
Au-dessus de moi, des nuages de plus en plus sombres.
Et des pensées noir de jais ont commencé à plomber mes idées. Des envies de départ, de fuite en catimini, sans faire d’histoire, vers un ailleurs coloré dans lequel je pourrais enfin me voir.
21 février 2026, huit degrés à dix-neuf heures, pluie fine et peu ou pas de vent. Le temps idéal pour débuter une migration.
Sans transition, dans mes sombres pensées arrive la silhouette d’un crapaud commun, sa peau fine et ses verrues, ses pattes aux longs doigts, son œil globuleux avec son iris orangée et sa pupille, caractéristique, horizontale.
Je devrais sortir, pour aller voir s’ils ont besoin de moi pour traverser la petite rue en toute sécurité.
J’ai du mal à m’activer, mais penser à ces petits êtres fragiles m’aide à ne penser à rien d’autre. C’est peut-être ça, le secret : avoir besoin d’être utile à plus petit que soi. Lampe de poche, gilet réfléchissant, seau en plastique. Je suis prête.
Dehors, j’y suis ! Petite rue en cul-de-sac aux abords d’une forêt. Quelques habitants sensibles à leur cause, quelques mares et étangs privés font le bonheur de nos batraciens et amphibiens préférés.
Peu de monde à l’extérieur. Aucune voiture entrant ou sortant. Quatre ou cinq sont garées les unes à côté des autres ; de la musique s’échappe d’une maison dont la porte vient de s’ouvrir. Il y a de la vie, enfermée, endiablée, portée à haut volume. Ne croisant aucun ami recherché, j’entre dans le bois.
Avant d’avancer les pieds, j’illumine mon chemin pour ne pas en écraser. J’avance donc très lentement. Et puis, là, à trois mètres devant moi, sous ma lumière : un crapaud. Je balaie tout autour de lui.
— Tu es tout seul ? je lui demande.
Il ne me répond pas. Je suppose que c’est un éclaireur venu faire du repérage. Il ne bouge pas d’une patte. Je fais une photo (encodage dans ObsIdentify) et je le laisse tranquille. Il est à l’abri des roues de voiture, pour l’instant, dans le bois. J’avance encore de quelques mètres, mais je ne vois plus personne, ni sur le sol, ni dans les arbres. J’espère toujours secrètement apercevoir une chouette ou un hibou, mais il est sans doute encore trop tôt.
Je rebrousse chemin. Je ne vois plus mon copain. C’était un crapaud commun, un petit mec tout bien comme il faut.

Je sors du bois, je sors de la rue. Aucun autre crapaud ou batracien. Pas plus que le panneau prévenant qu’ils passent par ici.
Parce qu’ils étaient peu nombreux l’année passée, a-t-on jugé inutile de le poser ? Ou bien le manque de moyens financiers pour la protection de la biodiversité a-t-il obligé les responsables à privilégier d’autres sites de la commune, là où il y a plus de passages, plus d’individus à protéger ? Je l’ignore.
Comme sortir me fait du bien, et je le savais déjà, au fond, je ne pense plus aux nuages noirs malgré l’obscurité de la soirée. La nature a ce pouvoir étrange : elle occupe le corps et libère l’esprit. Chaque pas sur le sol humide, chaque souffle d’air frais, chaque frémissement dans les buissons agit comme un ancrage dans le présent, loin des pensées qui tournent en boucle. Je décide d’aller voir à pied un autre site potentiel. Il y a deux ans, j’avais vu des centaines d’œufs dans le petit étang aménagé par la commune.
Normalement, si je pense grenouille ou crapaud, je n’ai aucune raison de traverser la route. La forêt est encore toute proche, et la Vesdre, cette rivière qui serpente de l’autre côté, n’est pas accueillante pour moi ce soir : trop profonde, trop vive avec ses berges, trop hautes.
Mais l’espoir de voir une autre espèce, un triton ou une salamandre, qui sait, me fait sourire. Que j’aime les Vivants non-humains !
Aucun batracien en vue. Mais là, qu’est-ce donc qui vient de fuir ? Pas eu le temps de voir, juste de comprendre qu’il y avait là quelqu’un, et qu’il a disparu à la vitesse de l’éclair sous le faisceau de ma lumière. Je cherche, je cherche, mais je ne le vois pas.
Zou, un autre ! Tout aussi rapide. Attentive, j’ai eu le temps cette fois de voir qu’il était entré dans la terre.
Entre les brins d’herbe, je discerne une pointe rosâtre avec plusieurs anneaux. (c’est la tête). Minuscule mais long. Sourd et aveugle, sans doute. Sans pattes ni poils. Un long ver de terre. Deux. Trois. Cinq. Je ne les compte plus. Ils sont longs et grands, j’imagine déjà quel festin ça doit être pour les oiseaux et autres animaux se nourrissant de ces proies filiformes et gluantes.
En Belgique, on trouve plusieurs espèces, dont le lombric commun (Lumbricus terrestris) qui peut atteindre jusqu’à 30 centimètres ! On reconnaît l’adulte à son clitellum, ce renflement caractéristique, une sorte de gros anneau plus clair et plus épais, situé vers le premier tiers du corps. C’est lui qui permet la reproduction. (comme sur cette photo, qui a été prise il y a 10j).


Mais au-delà d’être un festin pour les oiseaux et les hérissons, les lombrics sont de précieux bioindicateurs : leur présence, leur densité et leur diversité renseignent directement sur la santé et la qualité du sol. Un sol vivant, c’est un sol à lombrics. Là où ils disparaissent (pesticides, compactage, appauvrissement du sol), c’est toute la chaîne du vivant qui vacille.
Il est temps de rentrer.
À l’aller, j’avais marché le long de l’eau. Le castor n’était pas là, du moins je ne l’ai pas vu cette fois. Au retour, j’emprunte l’autre trottoir.
Petit crapaud, vers de terre, escargot et jeune grande Loche (Arion rufus pour les connaisseurs) se chamaillent dans ma tête remplie de leurs images. Mes pieds avancent sans moi. Ils sont autonomes, c’est bien.


Je passe sous le pont de chemin de fer et là, un mouvement au sol m’arrête net. Deux chats se bagarrant ou jouant ? Sans cri, ils se séparent et courent. Enfin non — un seul court. L’autre n’était pas un chat, mais une chaussure, une basket blanche abandonnée. Mon regard avait automatiquement suivi l’animal fuyant le plus proche. Car tout, dans sa course, dans sa posture, dans son corps, me disait que ce n’était pas un chat.
Il a grimpé le talus et s’est faufilé avec agilité entre les buissons pour se mettre à l’abri derrière la barrière. Puis une tête est apparue. Blanche et brune. Tête arrondie, oreilles arrondies. Ce n’est pas du tout un chat, c’est un mustélidé !
Je n’ai pas souvent l’occasion d’observer ce genre de petit mammifère vivant, écrasés par des voitures, malheureusement oui, alors j’hésite sur l’identification : fouine, martre, belette ? Mais celui-là me semble curieux, ou joueur. Pendant quelques minutes, le temps est ce qu’il est, il me paraît toujours plus long qu’il ne l’est vraiment, il se cache puis se redresse et montre sa tête, pour voir si l’ennemie que je ne suis pas est toujours là.
J’essaie de le prendre en photo. Évidemment, c’est toujours à ce moment-là que les animaux comprennent qu’on veut leur voler leur image, et ils se carapatent. Je fais quand même un cliché en me disant que ce serait bien ma veine s’il est là, caché, que je ne le vois pas, mais qu’on l’aperçoit sur la photo.
J’attends encore quelques secondes, cachée comme je peux avec ma veste réfléchissante jaune fluo. Mais on ne l’aura pas aussi facilement.
Ce n’est qu’après ce moment étonnant que je réalise que l’animal a dû jouer avec la chaussure !
Après cette balade en solitaire, sous une fine pluie et la tête remplie de ces observations furtives, je le sens : moralement, je vais mieux. Pas un instant je n’ai eu la moindre pensée noire, mon esprit entièrement absorbé par ces Vivants, réels ou espérés. C’est là, je crois, l’un des dons les plus discrets de la nature : elle ne guérit pas, mais elle suspend. Elle suspend le temps, les ruminations, la spirale. Elle nous rappelle, sans le dire, qu’il existe un monde immense et indifférent à nos tourments, et que cette indifférence, paradoxalement, fait du bien.
De retour chez moi, je cherche à identifier le mustélidé rencontré. Une fouine. Mal aimée par d’autres, admirée par moi. Même si c’est sans doute une de ses sœurs qui a rongé le câble de notre voiture l’été dernier, je ne peux lui en vouloir. Quelle idée on a quand même d’utiliser des matériaux qui dégagent une odeur de poisson pour fabriquer nos moyens de transport !
L’être humain se vante d’être intelligent, mais il a puisé ses meilleures idées dans la nature et chez les Vivants non-humains ! On appelle ça le biomimétisme. Le nez du train japonais, le Shinkansen, copie le bec du martin-pêcheur. Le Velcro imite les crochets des bardanes. Les structures en nid d’abeille renforcent nos avions et nos bâtiments. La peau du requin inspire des combinaisons de natation. Les termitières ont appris à des architectes à climatiser des immeubles sans air conditionné.
La fouine qui joue avec une chaussure abandonnée et l’ingénieur qui redessine un fuselage en observant un oiseau sont, finalement, dans le même rapport d’émerveillement face au vivant. Le vivant a besoin du vivant, c’est la loi du monde. Mais honnêtement ? Les animaux, eux, se passeraient volontiers de nous. De nos voitures qui écrasent, de nos poisons qui contaminent, de nos vitres qui tuent en silence, de notre trafic qui fragmente, de nos chasseurs qui prélèvent. La liste est longue, et elle me pèse.
C’est peut-être pour ça que je sors, que j’observe sans déranger, que j’aide un crapaud à traverser une route. Faire ma part de colibri, cette petite part dérisoire et obstinée, après tout ce que l’Humain leur fait subir. Ce n’est pas grand-chose. Mais c’est ce que je peux faire, ce soir, sous la pluie, avec mon seau en plastique et ma veste jaune fluo.
Peut-être que ma balade du soir, ce n’est pas seulement du bien-être. C’est aussi une façon de rester en lien avec ce qui nous précède et nous dépasse. La liste est longue, et l’humilité devrait l’être aussi.
Humeur avant balade : 4/10
Humeur après balade : 7/10
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