Rare ou rarement observé ? Quand un insecte vous fait rater LE martin-pêcheur
Petit article différent aujourd’hui. Car la balade que j’ai fait ce jour commence par le même endroit que celui que j’ai décrit samedi. Je ne vais pas vous bassiner avec plus ou moins les mêmes bestioles aperçues…
Au bord de l’eau. Encore. Toujours. On ne change pas un lieu merveilleux, surtout quand celui-ci est accessible rapidement et facilement à pied.
Mon attirail de naturaliste du dimanche
Quand je sors me balader, c’est toujours accompagnée de mon appareil photo et de mon smartphone. Le smartphone pour l’application « Obsidentify » qui m’aide beaucoup à identifier les insectes, fleurs et champignons. Ce sont là des domaines que je ne maîtrise pas du tout.
Quand je sors me balader, c’est toujours sans idée bien arrêtée. Je profite de l’air, des chants des oiseaux, des rencontres fortuites ou « assurées ». Il va de soi que je me parle souvent à moi-même quand j’ai envie de croiser et de photographier un animal.
Ainsi, dans mon carnet de doux objectifs pour 2026, j’ai noté que j’aimerais voir tel ou tel oiseau ou mammifère, essayer de les photographier si possible, même de loin, et faire de plus belles photos de certaines autres espèces.
Le Martin-pêcheur figure dans cette liste. J’ai déjà des photos, mais de loin. La meilleure que j’ai de lui date de 2001, quand je travaillais au magasin Nature & Découvertes du shopping de Woluwe Saint-Lambert, à Bruxelles. En face de ce centre commercial : un parc, un étang et… Martin ! À cette époque, je maîtrisais mon appareil photo argentique, un Nikon, avec son zoom Tamron de 200-400 mm et son doubleur de focale. J’assurais grave, comme aurait pu dire ma fille, car toutes mes photos se faisaient à main levée ou objectif posé sur une pierre, une branche, un mur, une grille. Mais regardez quelle jolie photo c’était à cette époque ! (Je l’ai retrouvée il y a quelques jours, j’en suis toute émue.) C’était le 23/01/2001 ! Martine, une femelle reconnaissable grâce à sa mandibule inférieure orange.

Vingt ans plus tard, j’ai un bridge avec un zoom encore plus puissant, mais de qualité – disons-le franchement – de moins bonne facture. Dès que je zoome un peu, on voit le « grain », ça fait tache ou ça rend les images floues, imprécises. Mais bon, je n’ai pas les moyens de m’offrir un réflexe numérique, alors je profite de ce que j’ai, je m’adapte, et je souris. (photo ci-dessous : décembre 2025)

Une balade ordinaire… en apparence
Donc le long de l’eau… Agréable météo avec un beau soleil et une fraîcheur bienvenue en cet hiver perturbé. Mes « petits bouchons » sont là, au même endroit, toujours trop loin, toujours trop petits, mais bon, allez, pour la postérité, on fait quand même une photo. Une seule.

Ah, je vois aussi son cousin, le grèbe huppé. En plumage d’hiver, il est blanc et gris, et avec ce soleil, sa tête et son cou sont « brûlés » sur la photo, trop blancs, sans détails, c’est moche. Mais bon, je fais quand même une photo. Une seule. Ne pas oublier de ne pas appuyer trop souvent sur le déclencheur. Patienter, savourer, profiter de l’instant.

Des mouettes rieuses, en nombre, avec des grands cormorans, aussi en nombre, mais un peu inférieur quand même. Tout au bout, sur le muret de la cascade, une poule d’eau. Elle marche sur le muret. Deux mouettes sont posées non loin, une couchée, l’autre debout. Quand la poule d’eau arrive à leur niveau, hop, chacune s’envole à tour de rôle. C’est marrant. La poule d’eau est nettement plus petite que les mouettes, mais elle en impose par ses couleurs de notre nation : noir, jaune, rouge.

L’insecte qui a tout changé
Et alors que je veux poser mes coudes sur la barre en métal pour pousser mon zoom à fond et ne pas trembler (et risquer des photos floues), je vois un insecte. Un drôle d’insecte. Jamais vu. Une sorte de mouche allongée et plate, avec de jolis dessins dans ses ailes et rabattues comme celles d’une demoiselle, mais à l’horizontal.
Pour le coup, je ne pose pas les coudes et je sors mon smartphone pour identifier la bestiole : Taeniopteryx schoenemundi. Rien que ça ! Je retiens …pteryx Schoen… la fin du premier nom et le début de l’autre.
Mais le symbole d’un rond rouge à côté de son nom met mes sens en alerte : très rare.
Oufti comme on dit à Liège ! Très rare ! Ça mérite une série de photos en mode macro de mon super appareil photo (pour ça, il est génial !). Je fais une photo, puis je me déplace un peu pour avoir un peu plus de lumière, une deuxième photo. Zut, mon ombre est sur l’insecte, j’avance et me retourne, une troisième photo.
Et là : tsiii tsiii.
M….E ! Martin était là, à quatre ou cinq mètres de moi et je ne l’avais pas vu !
Crotte de pigeon.
« Pardon, Martin, pardon, je ne t’avais pas vu. Reviens, je m’en vais. Pardon. »
Je fais une photo, au pif (ou au bec) en espérant l’avoir dans mon viseur. Puis je râle contre moi quelques secondes.
Quand le cerveau se focalise sur une seule cible
Ce qui s’est passé à ce moment-là porte un nom en sciences cognitives : l’image de recherche (ou search image en anglais). Mon cerveau était tellement concentré sur cet insecte « très rare » qu’il a littéralement occulté tout le reste de mon environnement, y compris un Martin-pêcheur bleu électrique à cinq mètres de moi !
C’est à la fois fascinant et frustrant : notre attention fonctionne comme un projecteur. Quand on l’oriente intensément sur quelque chose de petit (un insecte rare), on peut ne plus voir ce qui se passe autour, même si c’est spectaculaire. Et la photo de Martin que j’aurais pu avoir de si près… topissime, comme disent les jeunes. Ratée. Snif.
Le radar activé
Fâchée contre moi-même d’avoir été obnubilée par cet indice de rareté et d’avoir oublié de vérifier si mon ami le Martin-pêcheur n’était pas dans les parages avant de faire la clown, je continue mon chemin en pestant intérieurement et en regardant si mon ami Martin revient.
Mais, sans le savoir, j’ai activé un nouveau radar. Je regarde chaque centimètre de la barre de métal qui longe cet endroit, à trois mètres au-dessus de l’eau.
Bingo ! Un autre machinpteryx Schoen…
Je ne peux m’empêcher de refaire des photos. Et de l’encoder quand même aussi dans l’application d’observation.
Deux individus à moins de 10 mètres ! Trois ! Quatre !




Au total, sur environ septante mètres, j’en noterai cinq ! Cinq insectes très rares.
La grande question : rare ou rarement observé ?
Dans ma petite tête, je me demande aussitôt si cet insecte est vraiment rare (chez nous, en Belgique) ou si c’est simplement qu’il est vu rarement par des naturalistes/entomologistes ?
Parce que quand même : trouver cinq individus « très rares » en moins de cent mètres, un jour ordinaire, en regardant simplement des barres en métal au bord de l’eau… ça pose question, non ?
Cette interrogation touche à un phénomène fondamental en écologie : le biais de détection. Beaucoup d’espèces sont considérées comme rares non pas parce qu’elles le sont vraiment, mais parce que :
- Peu de gens prennent le temps de les chercher (surtout les insectes, comparés aux oiseaux)
- Elles vivent dans des habitats peu fréquentés par les naturalistes
- Elles sont discrètes, petites, ou présentes à des périodes limitées de l’année
- Elles manquent de spécialistes pour les identifier
C’est ce qu’on appelle aussi le biais géographique : moi, je connais ce site, je le fréquente régulièrement, à différentes saisons, avec attention. Je crée une « pression d’observation » élevée sur ce petit territoire. Du coup, je découvre ce que d’autres ratent, simplement parce que je suis là, souvent, les yeux ouverts.
Intermède au restaurant : question de jizz
Arrivée au restaurant à midi, je mange avec belle-maman aujourd’hui. Je range mon appareil photo dans mon sac à dos, posé à côté de moi. Nous nous sommes installées côté fenêtre pour voir le magnifique ciel bleu et les arbres. Nos plats sont servis rapidement. Le mien est très chaud, je souffle lentement sur les aliments qui sont sur ma fourchette quand mon regard périphérique (un vrai radar détecteur de vivants) capte un mouvement haut dans le ciel.
Il vole en planant et en décrivant de larges cercles. Grande envergure, mais avec des ailes étroites et droites. Ce n’est donc pas un rapace. Mes connaissances se limitent à ça.

Je ressors aussitôt mon appareil et je vise comme je peux l’oiseau. Un peu tordue quand même, car la vue depuis la fenêtre n’est pas des plus aisées pour photographier. Deux photos avant qu’il ne disparaisse de mon champ de vision.
Deux coups de fourchettes plus tard et hop, il réapparaît. Ah non ! Ici, c’est un rapace, le jizz est tout à fait différent.
Mais c’est quoi, le « jizz » ? Le jizz (prononcé « djize »), c’est un terme utilisé par les ornithologues pour désigner l’impression générale qu’on a d’un oiseau : sa silhouette, sa manière de voler, sa posture, son comportement, ce « quelque chose » qui permet de l’identifier même de loin ou dans de mauvaises conditions.
C’est comme reconnaître quelqu’un de dos dans la rue à sa démarche, sans voir son visage. Le jizz, c’est ça : un rapace a des ailes larges et arrondies, un vol battu-glissé caractéristique. Un goéland a de longues ailes étroites et droites, il plane avec grâce. Même floue, même loin, l’impression générale est différente.
Mon premier oiseau au restaurant ? Ailes longues et fines, vol plané en cercles : goéland. Le second ? Silhouette plus compacte, vol différent : rapace.
Je ne saurais identifier le rapace ainsi, trop loin pour moi, alors je fais… des photos. Deux également.
Verdict de l’intelligence artificielle
À la maison, je rentre les photos dans le site observations.be pour voir si l’intelligence artificielle spécialement programmée pour reconnaître les animaux identifie mes planeurs.
Longues ailes étroites, trop loin et photo de trop mauvaise qualité, mais c’est un goéland. Un argenté, un brun ou autre, rien de certain.
Quant à l’autre, il s’agit bien d’un rapace : un épervier d’Europe ! Vu sa taille, j’opterais pour une femelle, qui, chez cette espèce, est plus grande que le mâle 😊

Souvenirs de raretés
Je revisionne les clichés numériques de l’insecte « très rare ». Cette mention m’a fait me rappeler un souvenir que j’ai déjà évoqué sur ce blog : l’observation extraordinaire (avec photo en prime !) de ma première, de ma seule et unique Marouette ponctuée. (clic pour lire l’article qui lui est consacré sur ce blog) C’était aussi en 2001, à l’étang de Virelles. Le guide-nature qui m’accompagnait ce jour-là avait dit que c’était la chance du débutant. Il n’avait pas tout à fait tort 😉
Et puis, je me souviens aussi que sur cette application belge, les lézards des murailles sont aussi considérés comme « très rares ». Or, je vois ce reptile facilement. Je sais où le voir et neuf mois sur douze, il est présent et il n’est pas tout seul.


Alors, rare ou pas rare ?
Cette question illustre parfaitement le paradoxe de la rareté en sciences naturalistes.
Deux hypothèses se complètent :
1. L’effet observateur : Après plus de 20 ans à observer les oiseaux, j’ai développé un œil affûté. Je repère des détails, des mouvements, des formes que d’autres ne voient pas. Mon cerveau s’est entraîné à détecter certains patterns. C’est l’effet de l’expérience.
2. Le sous-échantillonnage : Beaucoup d’espèces dites « rares » souffrent simplement d’un manque d’observations. Peu de gens regardent les barres métalliques au bord de l’eau à la recherche d’insectes discrets. Peu de gens connaissent les bons coins à lézards. Résultat ? Ces espèces semblent rares alors qu’elles ne le sont peut-être pas tant que ça. Elles sont juste… rarement observées.
C’est pour ça que les plateformes comme observations.be sont si précieuses : chaque donnée encodée, même avec une photo moyenne, contribue à corriger ces biais. On découvre parfois que des espèces « très rares » sont en fait présentes, mais qu’il manquait simplement des gens pour les chercher au bon endroit, au bon moment.
Conclusion (avec une pointe d’humour)
Alors, vous avez dit rare ? Je suis une perle rare, on me l’a déjà dit quand je travaillais ici ou là. (Rires.)
Mais sérieusement : cette journée m’a rappelé que la nature réserve toujours des surprises à qui prend le temps de regarder. Même si ça implique de rater LA photo du Martin-pêcheur de l’année parce qu’on était obnubilé par un insecte au nom imprononçable. Et puis, on est qu’au début de la nouvelle année, il me reste encore onze mois pour sublimer ma flèche bleue préférée.
Et vous savez quoi ? Je retournerai ici ou là, ici et là. Parce que Martin, lui, il n’est pas rare. Il est juste… discret. Et patient. Contrairement à moi.
Toutes les observations de cette journée ont été encodées (ou vont l’être) sur observations.be, photos floues comprises. Parce que même une photo moyenne d’une espèce rare (ou rarement observée, on ne sait toujours pas) vaut mieux que pas d’observation du tout.
Pour aller plus loin :
- Le « jizz » : cette impression générale qui permet d’identifier un oiseau même de loin
- Le biais de détection : quand une espèce semble rare simplement parce qu’elle est peu observée
- Le biais géographique : l’importance de prospecter régulièrement les mêmes sites
- L’image de recherche : quand notre cerveau se focalise sur une cible au point d’en occulter d’autres
Et n’oubliez jamais : un Martin-pêcheur raté vaut toujours mieux qu’aucun Martin-pêcheur du tout. Enfin, c’est ce que je me répète pour me consoler.
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