La sterne de l’île de Pâques

Sur la proposition 29 de Tisser les mots, voici mon texte du 9 novembre. Thème : lîle de Pâques bien sûr, avec des mots imposés, en gras dans mon histoire.

La sterne de l’île de Pâques

L’île de Pâques… Bien que cela a fait partie, un jour, de mes destinations de vacances, comme toutes mes idées d’évasion, les voyages ne sont que des rêves inaccessibles pour moi. Sauf que dernièrement, à mon boulot, j’ai reçu un bon Bongo pour mon anniversaire. Pourquoi et comment mes collègues ont-ils décidés que l’île de Pâques serait une bonne idée ? Mystère…

Mais trêve de bavardage, statues immenses et mystérieuses, me voici !

Arriver sur l’île n’est pas évident, le voyage en catamaran m’a retourné l’estomac. Solitaire dans l’âme, c’est seule que je décide de parcourir cette île, ou du moins une partie de l’île. Dès le départ, les statues immenses, d’au moins 10 mètres de haut, sont visibles. J’irai les voir, les examiner, les détailler sur le chemin du retour. Pour le moment, je préfère me perdre, et découvrir par moi-même cette terre qui semble bien accueillante.

Après une petite heure de marche, et après m’être étonnée de voir autant de statues, des plus petites, des inachevées, un peu partout, je me perds vraiment au détour d’un chemin plutôt sinueux et en pente. J’ai beau revenir sur mes pas, je ne reconnais pas la piste qui m’a amenée jusqu’ici ! Je décide alors de poursuivre sur le chemin, toujours en pente légère. Après deux virages serrés, j’arrive sur une sorte de place. Des statues en forme de visage aux lèvres de lune sont disposées en cercle. Elles sont grandes comme de petites maisons, leur bouche fait office d’entrée et les yeux, plus ou moins rectangulaires, de fenêtres. Il n’y a aucune décoration ou quoi que ce soit de civilisé prouvant que ces étranges maisons sont habitées. Il y en a neuf, toutes parfaitement identiques et placées à égale distance les unes des autres. Ce rassemblement de maisons m’intrigue. Je n’ai lu nulle part une telle chose et ma curiosité est telle que mes pieds m’amènent tout près de ce cercle de pierres. Comme si le cercle était une frontière ensorcelée, j’hésite à passer entre deux statues, me demandant s’il y a une maison hôte, une maison différente des autres par laquelle il faudrait entrer pour éviter un piège quelconque. Il n’y a qu’un mètre entre chaque visage, je passe aisément entre les maisons avec des frissons dans le dos. Même si je doute qu’elles soient habitées, j’appelle quand même à voix haute :

– Ohé ! Ohé ! Puis-je entrer ?

Bien évidemment, personne ne me répond.

A l’intérieur, il n’y a strictement rien, c’est le néant, le vide absolu. Je sors de la statue pour rentrer dans sa voisine de gauche. Idem. Elles sont toutes les neuf identiques tant à l’extérieur, qu’à l’intérieur. Cela me paraît de plus en plus étrange. Je ressens même un certain malaise sans pouvoir l’expliquer. En déambulant sans but précis, je me retrouve au centre exact de la place, quand tout à coup, un oiseau sombre piaille au-dessus de ma tête et laisse tomber une fien… Non ! AIE ! Ce n’est pas une fiente que je reçois en pleine tronche, mais une pierre ! Je me frotte le crâne où je sens déjà poindre le début d’une bosse. Je maudis cet oiseau alors que d’habitude j’adore ces bestioles. La tête penchée en direction du sol, je regarde quand même ce qu’il m’a balancé sur la figure. Et je n’en reviens pas, la pierre n’est pas un stupide caillou comme je le pensais, non, c’est une mini statuette aussi haute que mon petit doigt ! Aussitôt, je lève les yeux pour essayer de retrouver l’oiseau. Me remémorant mes cours d’ornithologie, je projette dans mon cerveau l’image furtive de sa silhouette : de forme allongée, il avait la taille d’une grande hirondelle, un bec plutôt long et qui m’a paru rouge avec une couleur générale sombre. Avec tout ce descriptif, je ne suis pas plus avancée quant à l’identification de ce volatile maladroit (ou précis?)

Pour éviter d’avoir une seconde bosse, je retourne dans une des « maisons », avec la mini statuette dans une main. L’intérieur est déstabilisant. Vue de l’extérieur, chacune des statues a, comme je l’ai cité plus haut, une « entrée » et deux « fenêtres ». Eh bien, à l’intérieur, ce n’est pas ça ! L’entrée est la même, mais les fenêtres sont situées, à première vue, sur le même plan que l’entrée. Or, il se fait que quand je veux voir au travers des yeux, donc des fenêtres, je me retrouve à tourner en boucle, à monter et descendre légèrement un tournant qui n’en finit pas. Cela me fait indubitablement penser à l’escalier de Penrose, vous savez cet escalier avec quatre angles droits qui fait que le « serpent se mange la queue » et que par quelque endroit on monte ou on descend cet escalier, on revient toujours au point de départ ? C’est tout à fait ce qu’il m’arrive ici ! Je ne parviens pas à atteindre les fenêtres, le chemin qui m’y conduit ne s’arrête pas là et me fait revenir inexorablement à mon point de départ, c’est à dire l’entrée ! C’est à en perdre mon latin !

J’arrête de me faire tourner en bourrique après quatre passages infructueux. C’est à ce moment là précisément que l’oiseau de malheur réapparaît… sur le rebord d’une fenêtre ! Et pas n’importe quelle fenêtre, celle qui fait partie de la maison où je suis en ce moment même ! Je l’observe attentivement, je ne veux pas le faire fuir trop vite. Vu de plus près, sans qu’il ne bouge trop, je reconnais dans sa silhouette la forme d’une sterne. Je ne peux pas l’identifier plus précisément, je n’ai pas assez de connaissances sur cette famille d’oiseau, mais je trouve celui-ci assez élégant. C’est quand je détaille ses pattes que je me demande comme il a fait pour porter la statuette avec ses doigts palmés ? Sans parler, cela ne servirait à rien, nous n’avons pas le même langage, je lui montre la statuette, lève la paume de mon autre main vers le ciel et hausse les épaules comme pour dire « c’est toi qui m’a lâché ça sur ma tête ? Pourquoi ? »

C’est ahurissant ! Comme s’il me comprenait, l’animal penche la tête sur le côté, ouvre son bec pour laisser échapper un petit cri et s’envole pour venir atterrir tout près de moi ! Il marche un peu comme un canard jusqu’à une petite pierre de forme quelconque, qui s’est détachée de la maison, au niveau intérieur du bas de la bouche. D’une patte, il fait rouler cette pierre de façon à ce qu’elle soit plus stable, la coinçant près de ce qui aurait pu être son nombril, puis, à la manière d’un pic, il martèle la pierre de son bec ! A une vitesse phénoménale, que mes yeux ont peine à suivre, il façonne le caillou, faisant gicler des éclats un peu partout autour de lui et voler la poussière. Mes paupières doivent battre plus que de raison afin d’éviter de recevoir des crasses dans les yeux. Et, un peu à la manière d’un Flick Book, quand je cligne des yeux, une minuscule statue naît du bec de cet oiseau !
Et comme si tout ceci n’était déjà pas assez étrange, voilà qu’il me raconte en détails sa légende :

Autrefois, les indigènes qui habitaient sur cette île, avaient une tradition. Celle-ci consistait à nager jusqu’à notre île, puis à grimper notre falaise et voler le premier œuf du printemps pour le rapporter, intact, au village. Celui qui réussissait cet exploit devenait le chef durant les quatre saisons suivantes. Cette tradition a perduré des années durant. Jusqu’au jour où notre chef a eu une idée. Nous savions tous que nos œufs étaient spéciaux, mais pas qu’ils étaient magiques pour ces indigènes. Quand notre chef a découvert que nos œufs rendaient la pierre de volcan plus souple et plus solide, il a su qu’il fallait intervenir avant que toute notre population ne soit décimée. Toutes les sternes en âge de reproduction ont donc été formées au travail de la pierre par le bec. Les résultats ont été au-delà de nos espérances. Ce que nous parvenions à faire était tout simplement magnifique ! Le simple fait que nous travaillions la pierre après une toilette complète nous a permis de sculpter facilement ces statuettes, rendant la pierre plus souple qu’elle ne l’est en réalité.

L’année suivante, peu de temps avant la ponte, nous fabriquions des statuettes que nous portions, à la nuit tombée, à la porte du village. Les indigènes découvrant cela à leur réveil pensèrent que c’était là, un cadeau de Make Make, leur dieu. Certains les plantèrent dans le sol, laissant juste la tête ou le buste dépasser, d’autres les posèrent tout simplement sur la plus haute montagne pour qu’elles soient visibles par tous. Au fil des ans, grâce au sorcier du village, nos statuettes ont grandit, grandit, grandit… Jusqu’à atteindre une hauteur incroyable. Ces statues solides ne s’effritaient pas, du coup, les indigènes ne volaient plus nos œufs, remerciant le dieu Make Make de son don, lui promettant d’honorer ces statues, d’en prendre soin jusqu’à ce que la mort les sépare.
Hélas, un jour les hommes se sont disputés, ils voulaient des statues encore plus grandes, différentes. Ils se sont remis à nager, ils ont à nouveau grimpé notre falaise et nous ont à nouveau volé nos œufs…

Alors, nous sommes partis pour un autre ailleurs…

A ces derniers mots, la sterne s’envola ! J’aurais voulu lui poser encore mille questions, mais quand brusquement, un voile s’abattit sur moi. Tel un brouillard, je ne discernais rien que du blanc tout autour de moi. Tout était flou. A tâtons, je cherchai la sortie, la bouche, l’entrée… mais je me heurtai à des murs de pierre, partout… Partout, je me cognais et ça faisait « Bong…o !».

 


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Auteur : ecrimagine

La lecture, l'écriture, la photographie et l'observation de la nature, sont pour moi de bonnes sources d'apaisement, de relaxation, d'imagination, d'évasion, de partage, de découverte,...

2 réflexions sur « La sterne de l’île de Pâques »

  1. Coucou j’avais commencé à lire mais Camille est arrivée pour me chercher pour aller voir sa maman, alors me revoici, superbe mais quelle imagination, bravo, bonne soirée bisous

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